Pleins feux sur la prévention

Prévenir plutôt que guérir. S’il fallait résumer de manière simpliste mais droite les efforts colossaux de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, on choisirait de le faire en frappant sur le clou de la prévention, ainsi que la présidente, Régine Laurent, l’a martelé lundi au moment de dévoiler son volumineux rapport. Son ode à la prévention a ceci de constructif qu’elle permet de détacher le regard de la faillite seule d’un système, pour y voir plutôt l’engagement de tous, le bien-être des enfants du Québec constituant l’ancre d’un projet de société.

Pour un retour à la case départ, ni plus ni moins ! militent les membres de la commission spéciale, dont les travaux ont pris racine dans le décès tragique d’une fillette de 7 ans, dans son domicile de Granby, il y a deux ans presque jour pour jour. La pauvrette, on s’en souviendra, est décédée des suites d’un cycle de maltraitance, et ce, malgré le fait qu’elle comptait au nombre des « cas » archiconnus de la DPJ. Cette mort horrible a constitué en quelque sorte la goutte qui a fait déborder le vase collectif.

Retour à la mission première donc : les services de protection à l’enfance devraient représenter l’équivalent des « soins intensifs » dans la lignée des services prodigués aux enfants, dit Régine Laurent, et non pas être encombrés comme ils le sont par des signalements directement liés à un manque de soutien psychosocial en amont. Noyés dans une mer de signalements en augmentation constante, les cas gravissimes ne peuvent plus mériter l’attention soutenue des intervenants qu’une ligne directe devrait pouvoir fournir. La Commission a tout à fait raison de tabler sur ce principe de prévention, dont l’évidence n’est pas suffisante, hélas, pour en faire la règle d’or.

Si les signalements croissent en nombre (en 2005-2006, 68 000 signalements par année étaient acheminés à la DPJ, contre 105 000 aujourd’hui), leur degré de gravité général diminue. Dans les filets de la DPJ, on trouve désormais des problèmes chroniques souvent liés à de la pauvreté, à de la négligence, à des problèmes de santé mentale, de dépendance. Si ces « drapeaux rouges » étaient repérés plus tôt et prévenus par des interventions précoces ciblées, la Direction de la protection de la jeunesse pourrait se concentrer sur les cas requérant réellement son intervention urgente.

Déconstruire le « système » alors, dont le gigantisme dilue la notion de responsabilisation ? Les auteurs du rapport soulignent les conséquences désastreuses de la réforme Barrette de 2015, dont l’une des sanctions majeures a été l’avènement des CISSS et des CIUSSS, pour plus d’efficacité, moins de bureaucratie et davantage d’économies. Ces espoirs n’ont pas connu de réalisation concrète apparente, sinon la perte de repères et le désœuvrement maintes fois démontré d’un réseau tout entier. Ajouter dans ces CISSS-CIUSSS une direction des services professionnels psychosociaux, ainsi que le recommande la commission Laurent, relève du gros bon sens. Tout comme les suggestions ciblant les services de garde (trop souvent boudés par les familles en situation de vulnérabilité), le soutien financier aux groupes communautaires (indispensables yeux et oreilles du terrain) et des enveloppes réservées aux services psychosociaux dans les écoles (parent pauvre d’une chaîne de besoins criants pour des professionnels en milieu scolaire).

Dès son entrée en vigueur en 1979, la Loi sur la protection de la jeunesse a été l’objet de critiques et de modifications, comme en font foi les nombreux rapports, commissions et comités chargés d’en ausculter les difficultés d’application. Il n’est toutefois pas exagéré de dire que les 12 commissaires auteurs de ce dernier rapport ont examiné l’entièreté de la charpente plutôt que de se concentrer sur des rénovations à la pièce. Leurs conclusions nous renvoient à notre échec collectif, car ce sont les fondations du système de protection de l’enfance qu’il faut consolider. Il faut s’attendre à ce que le gouvernement de François Legault passe rapidement à l’action pour retrouver un « Québec digne de ses enfants ». Il reviendra à la toute nouvelle directrice nationale de la protection de la jeunesse, Catherine Lemay, de mettre en œuvre les pistes retenues, un mandat à la fois exaltant et grave.

Quant à ceux qui craignent la banqueroute au nom du bien-être de 1 600 000 enfants, qu’ils s’attardent donc au coût faramineux de l’inaction. En laissant sombrer ce monstre à mille têtes, incapable dans son gigantisme inefficace de répondre à sa mission première, la lutte contre la maltraitance (services sociaux, santé mentale et physique, justice, éducation, emploi, etc.) nous coûte au bas mot 4 milliards par année en coûts directs et indirects. Les principes de la prévention permettraient de retourner cette somme colossale en investissement pour l’avenir, en plus de protéger des destins et des vies.

2 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 4 mai 2021 07 h 51

    Enfance et... vieillesse

    Aux deux bouts de notre vie le Québec est un échec lamentable. Qu'on soit enfant en besoin de protection ou un aîné en CHSLD, on est très mal en point. La réforme Barrette est pointée du doigt des deux côtés de notre vie et va-t-on persister à traiter les gens de telle manière? Il y a ici un culture très étrange de vouloir régir la vie des autres à partir de budgets faméliques et on pense que ça va bien aller!? Est-il temps qu'enfin on se donne des politiciens qui ont à cœur le bien-être des citoyens plutôt que leur « bottom line »?

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 mai 2021 18 h 32

    … ?!?

    « Prévenir plutôt que » (Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir)

    Oui, mais, dans un milieu où séjournent des intérêts multiples ou divers sur ou concernant le ou les « besoins de l’Enfance-Jeunesse », Prévenir peut être …

    … ?!? - 4 mai 2021 -