On peut faire mieux

Demain, 1er mai, marque l’entrée en vigueur de la hausse du salaire minimum au Québec. La hausse annoncée cette année est de 0,40 $ (3 %) et fait passer la rémunération horaire de quelque 287 000 travailleurs à 13,50 $. C’est encore loin des 15 $, revendiqués un peu partout en Amérique du Nord, auxquels Ottawa et Washington ont récemment promis de donner suite dans les secteurs de compétence fédérale.

Alors que la pandémie a mis au chômage des dizaines de milliers de salariés d’établissements à risque de transmission du virus, elle a eu l’effet inverse sur d’autres soudainement reconnus travailleurs essentiels. Devant la difficulté à retenir leurs employés, certains employeurs ont même dû ajouter des primes au salaire de base, notamment lorsque celui-ci dépassait tout juste le salaire minimum.

Si Québec n’a pas annoncé une hausse plus substantielle que les 0,40 $ l’heure qui entrent en vigueur demain, c’est qu’on a voulu s’en tenir à l’objectif fixé il y a quelques années d’un salaire minimum équivalent à 50 % du salaire moyen, lequel est différent d’une province à l’autre, tout comme le coût de la vie.

Qui travaille au salaire minimum ? Selon le sexe, près de 60 % sont des femmes et 40 %, des hommes ; selon l’âge, ce sont surtout les 15 à 24 ans (52 %). On y trouve aussi des immigrants (31 % du tout), mais la grande majorité (69 %) est née au Canada.

Tout le monde reconnaît que si 472,50 $ par semaine peut sembler acceptable à 17 ans, il en va autrement quand on doit payer un loyer et faire vivre une famille.


 
 

Cela étant dit, la hauteur du salaire minimum n’est pas le seul indicateur dont il faut tenir compte quand on parle de revenu décent. Le Québec, comme plusieurs États dans le monde, reconnaît depuis longtemps la nécessité de compenser l’insuffisance de revenus de travail des petits salariés en allégeant la fiscalité et en y greffant divers crédits. L’objectif est évidemment d’éviter qu’un salaire minimum trop élevé se traduise en pertes d’emplois dans les secteurs les plus intensifs en main-d’œuvre.

Dans une étude publiée aujourd’hui même par la Chaire de recherche en fiscalité et finances publiques de l’Université de Sherbrooke, les chercheurs Suzie St-Cerny, Luc Godbout et Matis Allali comparent le revenu disponible de différents ménages québécois qui travaillent au salaire minimum, avant et après la hausse de cette année. L’exercice est éclairant puisqu’au bout du compte, c’est moins la hauteur du salaire minimum qui importe que le montant qui reste une fois les impôts payés et les allocations encaissées.

Ainsi, dans un premier cas de figure, un couple avec deux enfants dont les deux parents travaillent 35 heures au salaire minimum a gagné 47 684 $ brut en 2020. Il a payé 8140 $ en impôts et cotisations sociales (RRQ, RQAP, AI, assurance médicaments), mais il a reçu 22 773 $ en crédits et prestations pour un revenu disponible de 56 081 $.

Ce n’est pas le Pérou, mais cela permet de couvrir 137 % des « besoins de base » calculés par Statistique Canada selon la méthode dite de la « Mesure du panier de consommation ».

Quelle sera la conséquence pour cette famille de la hausse de 0,40 $ l’heure qui entrera en vigueur demain ? À cause de cette augmentation de salaire, ce couple paiera un peu plus d’impôt et perdra une partie de ses prestations. Au final, il aura conservé 0,24 $ des 0,40 $ (60 %) d’augmentation du salaire minimum pour un gain net de 878 $ sur douze mois. C’est peu, trop peu.

Dans le cas d’une famille monoparentale avec un enfant d’âge scolaire, le revenu de travail qui était de 23 842 $ en 2020 passera à 24 570 $ cette année. Une fois les impôts et les transferts pris en compte, les 34 026 $ de revenu disponible de 2020 seront devenus 34 672 $ en 2021, et cette personne aura conservé 0,35 $ des 0,40 $ (88,7 %) d’augmentation du salaire minimum.

À l’échelle du pays, les chercheurs constatent que, si le Québec occupe le quatrième rang des provinces pour ce qui est de la hauteur du salaire minimum, derrière la Colombie-Britannique (15,20 $), l’Alberta (15 $) et l’Ontario (14,25 $), il se classe quand même au premier rang en ce qui a trait au revenu disponible dans deux des six cas de figure analysés et maintient sa quatrième place dans les deux seules situations où il n’y a pas d’enfant (personnes seules et couples sans enfant avec deux revenus).

Faut-il en faire plus pour ces groupes particuliers ? La réponse est oui, bien sûr, et la bonification de l’Allocation canadienne pour les travailleurs annoncée dans le récent budget fédéral favorisera l’atteinte de cet objectif. Mais le passage plus rapide à un salaire minimum de 15 $ l’heure au Québec ne nuirait certainement pas.

5 commentaires
  • François Poitras - Abonné 30 avril 2021 07 h 13

    Une excellente analyse, détaillées et objective. Plutôt rare en ces temps d'idéologisme braillard. Merci

    • Nadia Alexan - Abonnée 30 avril 2021 13 h 42

      Le Québec peut faire mieux, si l'on arrête les subventions aux multinationales sans condition préalable qui les obligeraient de faire leur part pour contribuer à la société qui les a enrichis.
      Il faudrait s'inspirer du President Biden qui a le courage de discipliner les monopoles des barons voleurs modernes qui ne veulent pas payer leur juste part d'impôts. Biden va augmenter le taux de leurs taxes et il va exiger qu'ils fassent leur part avec une réduction de leurs émissions des GES.
      D'autres juridictions comme le Danemark et l'Autriche vont exiger que les entreprises qui cachent leurs profits dans les paradis fiscaux n’aillent pas recevoir des subventions de l'État.
      Il faudrait s'inspirer de ces nouveaux politiques qui exigent que les multinationales contribuent à la société et aux contribuables qui les ont enrichis.
      Nos gouvernements pourraient aller chercher les milliards de dollars cachés dans les paradis fiscaux pour combler les lacunes dans nos services publics, dans nos CHSLD, nos écoles, nos hôpitaux, le manque de logement abordable et la précarité des familles qui vivent avec un salaire minimum.
      Une société civilisée doit d'abord subvenir aux besoins de ses citoyens les plus vulnérables et les plus démunis.
      Le plus grand canular du 20e siècle est la supercherie du «ruissèlement économique». Autrement dit, une réduction des impôts pour les plus riches ne favorise pas la croissance économique.

    • François Poitras - Abonné 30 avril 2021 21 h 13

      Nous répétons : Plutôt rare en ces temps d'idéologisme braillard.

  • Benoit Gaboury - Abonné 30 avril 2021 08 h 20

    Le tiers monde québécois


    Bon article. On peut ajouter que pendant la crise des CHLSD, tout le monde s'en rappelle, on a dû offrir $211 l'heure pour attirer des spécialistes. Alors au rythme de $13.50, il faudra à ces femmes et ces hommes travailler 15,6 heures pour gagner autant de sous, soit 2 journées complètes. Le spécialiste gagnera donc $1688 par journée de 8 heures de travail. Les femmes et les hommes au salaire minimum devront travailler 125 heures, eux, soit 15,6 jours, soit 3 semaines, pour gagner autant de sous que le salaire quotidien des autres. Et en une semaine de 40 heures, les spécialistes auront gagné $8,440 tandis que les femmes et les hommes au salaire minimum devront travailler 78 jours, soit 15 semaines, presque 4 mois, pour avoir un revenu semblable. Poursuivons le calcul jusqu'au bout. En un an, à raison de 8 heures par jour pendant 52 semaines, disons, les spécialistes auront gagné $438,880. À 13,50 de l'heure, les femmes et les hommes au salaire minimum vont gagner $28,080 en une année, et travailler 15 ans donc pour gagner autant. Et il leur faudrait travailler 150 ans pour gagner le même montant que les spécialistes en 10 ans. Comme une carrière dure en moyenne 30 ans, disons, il leur faudrait 450 ans de travail au salaire minimum pour gagner ces $13,664,400 que nous offrons aux spécialistes pour leur excellent travail, il faut quand même le souligner, dans la société.

    Pourtant, ce qui a manqué dans la crise des CHSLD, ce ne sont pas ces spécialistes au sommet de l'échelle - on ne parle pas ici du privé où les chiffres sont parfois trop indécents pour être mentionnés ici - il a manqué de «bras» tout simplement qui auraient permis de sauver des milliers de vies chez nos ainés. Alors, un meilleur équilibre des revenus n'est pas un mal en soi: tous ces gens au salaire minimum feraient «rouler l'économie québécoise» s'ils étaient bien payés. Ils contribueraient en grand nombre à l'achat local. Et nous serions tous plus fiers de vivre dans un pays plus développé.

  • Jean François Fortier - Abonné 30 avril 2021 09 h 21

    Peut-être que le gouvernement du Québec pourrait appliquer cette méthode dite de la " Mesure du panier de consommation " lors de ses négociations avec ses professionnels comme les médecins qui demandent souvent la parité salariale avec leurs confrères de l'Ontario ?