L’irresponsabilité de Narendra Modi

Les crématoriums débordent, Delhi étouffe dans la fumée des bûchers improvisés dans les parcs et dans la rue, les malades meurent aux portes des hôpitaux qui manquent de tout. Comme si Delhi n’était pas déjà l’une des villes les plus polluées du monde. Et comme si le système de santé, largement privatisé, n’était pas déjà gravement déficient.

Les images qui nous parviennent de l’Inde tracent le portrait d’une catastrophe hors de contrôle — alors qu’il s’agit d’une catastrophe contre laquelle le sous-continent aurait certainement pu mieux se prémunir si le populiste premier ministre Narendra Modi, plus occupé à tenir le pouvoir qu’à gouverner, n’avait pas fait la sourde oreille aux avertissements des épidémiologistes. Catastrophe annoncée, donc, nonobstant la nature mutante du coronavirus. La situation n’en est que plus choquante.

« Ce gouvernement est si insensible », nous dit une amie journaliste jointe à Delhi. Un gouvernement qui abandonne pour ainsi dire tout un peuple à son sort et qui met l’économie à terre — tout en demeurant, du moins pour l’heure, électoralement populaire.

Il existe une pensée magique proprement indienne qui consiste à croire qu’avec l’aide des dieux et que quels que soient les défis que présente le quotidien, tout s’arrange. Les Indiens ont la belle qualité d’être des optimistes dans l’âme. Au pouvoir depuis 2014, M. Modi, avec sa longue barbe blanche de gourou, est un ultranationaliste hindou qui, s’autodivinisant, a su jusqu’à maintenant instrumentaliser cette culture. Or, après avoir déclaré le mal vaincu en février, le premier ministre est aujourd’hui à la tête d’un pays en pleine deuxième vague où le nombre enregistré de cas (350 000, mercredi) et de décès (plus de 3000 en 24 heures) augmente de jour en jour, selon des statistiques officielles qui sous-évaluent massivement les ravages de l’épidémie.

La contagion se répandant de façon exponentielle, on voit mal comment l’Inde pourra s’en sortir seule. Entre les États-Unis qui, sous Joe Biden se reprennent en main, et le Brésil qui, sous Jair Bolsonaro, l’autre grande figure populiste de la planète, croule sous l’épidémie, l’Inde est le deuxième pays le plus affecté par le virus. Alors que la première vague se calmait, beaucoup d’Indiens, là encore par pensée magique, ont cultivé l’idée d’une espèce d’exceptionnalisme génétique national. La réalité les rattrape. Et rattrape M. Modi.

Les Indiens ne sortiront évidemment pas la tête de l’eau sans, comme nous, s’en tenir à d’élémentaires mesures de précaution — le masque et la distanciation physique. Modi, comme un certain Trump, est loin d’avoir donné l’exemple en multipliant les rassemblements partisans et en laissant se tenir le gigantesque pèlerinage hindou qu’est la Kumbh Mela.

Ils ne s’en sortiront pas non plus sans soins de santé — lire, dans l’immédiat, sans bonbonnes d’oxygène. Or, pour avoir promis il y a quelques mois de mettre à la disposition de l’« humanité tout entière » les capacités indiennes de production de vaccin, le gouvernement désorganisé de M. Modi peine maintenant à fournir aux malades une aide médicale d’urgence et à mettre sur pied une campagne nationale de vaccination. Il a préféré politiser la crise en favorisant les États gouvernés par son parti, le BJP, et en laissant courir l’idée xénophobe que la minorité musulmane était responsable de la propagation du virus. Sans compter qu’il en a fait une question de diplomatie sanitaire dans sa guerre commerciale avec Pékin.

Pendant ce temps, les Indiens doivent, eux, payer pour obtenir un vaccin, à hauteur de 20 $ la dose. Qui en a les moyens dans un pays où plus de la moitié des 1,4 milliard d’Indiens vit dans la pauvreté ?

Tout un paradoxe : l’Inde est le premier producteur de vaccins au monde, par l’entremise du Serum Institute of India (SII), mais le pays accuse une pénurie de doses.

Invoquer la démographie galopante de l’Inde pour expliquer ses dysfonctionnements est un argument qui a le dos large et qui cache en fait l’indolence des élites, y compris celles plus socialisantes du Parti du congrès qui a longtemps tenu le pouvoir. Toujours enfermée dans son système de castes, la démocratie indienne est souffrante. Comme partout, mais en Inde de façon plus exacerbée, la COVID-19 est révélatrice des inégalités.

Que la communauté internationale se mobilise, il le faut. Qu’il soit cependant souligné que M. Biden a tardé à lever les embargos américains sur certains composants nécessaires à la fabrication du vaccin en Inde, ce que le SII réclamait avec insistance depuis un certain temps. L’industrie mondiale du vaccin étant une machine compliquée, la solidarité de Washington aurait été plus crédible si elle avait été plus spontanée. Aussi, ce que traversent les Indiens est un appel de plus aux pays riches à moduler leur « nationalisme vaccinal » afin que le monde ne vive pas une convalescence postpandémique à géométrie variable et injuste.

5 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 29 avril 2021 06 h 23

    Ça va bien aller

    Le PM du Canada va leur envoyé 10 millions très bientôt, il faut seulement qu'ils tiennent le coup jusque là. So, so, solidarité. Je pense bien que Justin devrait vendre ses costumes indiens. L'irresponsable Modi responsable de 4 fois plus de gens minimum que tout autre pays sur la planète excluant la Chine, qu'auriez-vous fait à sa place. Un plan détaillé de votre part, je pense qu'il apprécierait que notre comédien en chef lui livre en personne avec sa tirelire de dix millions.

  • Cyril Dionne - Abonné 29 avril 2021 08 h 33

    Liste des 6 pays les plus populeux de la planète : 1, la Chine; 2, l’Inde; 3, les États-désUnis; 4, l’Indonésie; 5, le Pakistan; 6, le Brésil

    Désolé d’enlever la cerise sur le sundae, mais tous les pays avec une population importante, avec un système politique à géométrie variable ou les riches sont plus égaux que les pauvres et indigent, ils réunissaient les caractéristiques pour une tempête parfaite d’une crise sanitaire. Pour le pays de 1,4 milliards d’âmes, l’Inde, qui est 2e au monde pour sa population, eh bien, c’était une catastrophe annoncée. La Chine, le pays le plus populeux de la planète, elle l’a connu cette crise sanitaire, mais elle a réussi à cacher le tout à tout le monde parce qu’aucune information n’entre ou ne sort de cette dictature sans le consentement explicite de président/dictateur à vie, Xi Jinping. Mais les caméras des satellites militaires américains ont capté le tout en 2019 dans la province de Wuhan et ailleurs. En passant, ce sera la même situation au Pakistan si ce n’est pas déjà le cas, vous savez le 5e pays le plus populeux du monde. Ajouter le Brésil qui vient au 6e pays des pays les populeux et vous commencer à comprendre l’équation. Que dire des États-désUnis qui est le 4e pays le plus important en fait de population avec ses 588 000 décès dont 188 000 sous le régime de Biden malgré que la vaccination était omniprésente. Seul l'Indonésie échappe à cette crise présentement.

    Pardieu qu’on se désole que le gouvernement indien reste populaire malgré la crise sanitaire. Que dire du gouvernement de la CAQ avec presque la moitié des décès au Canada avec une province qui ne représente même pas le quart de sa population et est faiblement peuplée? Le gouvernement Legault est aussi populaire qu’avant.

    La pandémie met à l’avant le problème de la surpopulation sur la Terre. On peut parler de dysfonctionnement, mais à la fin de la journée pour le coronavirus, c’est le nombre de corps hôtes qui compte pour se reproduire et se répandre. En fait, c’est programmé dans ses gènes. Nous aussi avons des gènes égoïstes pour reprendre l’expression de Richard Dawkins.

  • Françoise Labelle - Abonnée 29 avril 2021 09 h 02

    L'internationale des pyromanes

    Du Brésil à l'inde en passant par les USA, les démagogues qui règnent en exploitant les divisions dans leur population et la religion!! (hindouiste contre islamiste, évangélisme brésilien, droite «chétienne» américaine) sont responsables de crimes contre l'humanité.

    Et ça nous concerne directement: plus il y a de contagion, plus le virus raffine ses armes. Le variant indien nous reviendra tôt ou tard. On s'étonnait du faible taux de mortalité des indiens. On supposait qu'ils avaient été exposés à des souches proches du SarsCov2 d'où une immunité présumée. On constate que le virus a évolué et que l'immunité n'est que provisoire. La seule solution pour l'inde est un confinement strict.
    «Inde : la bombe à retardement ? #cdanslair​ 27.04.2021» Cdansl'air, youtube.

  • Gilbert Troutet - Abonné 29 avril 2021 09 h 52

    L'inde désarmée

    Si le gouvernement indien se souciait tant soit peu de sa population, il consacrerait moins de dépenses à son armée et un peu plus aux services de santé. L'Inde est l'un des principaux acheteurs d'armes de la planète. En 2016, la France lui a vendu 36 chasseurs « Rafale » pour la modique somme de 7,8 milliards d'euros. Les Russes, pour leur part, sont les premiers fournisseurs d'armement de l'Inde, devant les Américains.

  • Claude Coulombe - Abonné 29 avril 2021 20 h 14

    Inégalité dans la vaccination, tous en danger, riches et pauvres...

    Attention! Sur le milliard de vaccins administrés dans le monde, plus de 80% l’ont été dans des pays riches. Moins de 1% des doses ont été administrées dans des pays à faible revenu. Cela crée des zones d’infection qui peuvent produire des variants qui nous mettent tous en danger, riches et pauvres… Source: New-York Times: https://nyti.ms/3xtzMen

    Scientifiquement vôtre

    Claude COULOMBE