Vite, des enseignants!

Voilà des lustres que le ministère de l’Éducation distribue dérogations et tolérances exceptionnelles pour contrer la pénurie d’enseignants. Voilà aussi des années que les courbes démographiques annonçant la ruée dans les écoles ne s’accordent pas le moins du monde à la capacité du Québec à former de nouveaux enseignants en quantité suffisante. Ce problème, accentué de manière criante par la pandémie, n’a donc absolument rien d’une nouveauté dans le paysage scolaire.

La pénurie se déclina d’abord sur fond de vagues de retraites. Puis un nouveau courant axé sur la désertion de la profession, même par les plus novices déjà excédés moins de cinq ans après leur arrivée devant une classe, a grevé le problème. Conclusion : cela fait vingt ans au moins que le ministère de l’Éducation, de concert avec les facultés d’éducation des universités québécoises, jongle avec des solutions « créatrices », des sorties de piste pour valoriser la profession, la mise en place de parcours facilitants, la distribution de tolérances d’enseignement.

On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a décidé dans ce contexte d’autoriser un programme de maîtrise de 60 crédits présenté par l’Université de Montréal (UdeM) pour permettre à des professionnels s’imaginant devant une classe de tenter une formation accélérée de deux ans. Non, ce qui étonne bien davantage est le fait que le comité d’experts chargé de donner son aval à cette maîtrise qualifiante (le CAPFE, Comité d’agrément des programmes de formation à l’enseignement) ait jugé que cette proposition ne constituait pas un gage de qualité suffisant. Parce que l’avis du CAPFE a été bafoué par le ministre, un débat fait rage.

Le comité semble avoir négligé trois arguments de taille : d’abord, le fait que la pandémie commande une grille d’analyse moins sévère, et que c’est ainsi que le réseau de la santé a brillamment colmaté les brèches depuis plus d’un an ; ensuite, le fait que la pénurie d’enseignants est telle que, déjà, 2200 enseignants font la classe aux élèves québécois grâce à des « tolérances d’engagement » ; enfin, le fait que, malgré les craintes exprimées par certaines chapelles concernant un affaissement de la « qualité » d’enseignement liée à ces maîtrises qualifiantes, il n’existe pas la moindre corrélation directe à tirer de cette hypothèse — et encore moins si on s’aventurait à vouloir imaginer un lien de cause à effet sur la réussite des enfants. Bref, pourquoi ?

Combien de questions d’éducation sont tombées dans le champ des joutes idéologiques ? Pour ou contre le renouveau pédagogique, pour ou contre un programme de maternelle initiant aux lettres de l’alphabet, pour ou contre un cours d’éducation et de culture religieuse, pour ou contre un ordre professionnel des enseignants ! Autour du profil idéal destinant à un brevet d’enseignant, il y eut toujours deux camps : dans le coin gauche, les tenants d’un profil disciplinaire, spécialisé par exemple en mathématiques ou en français. Dans le coin droit, les tenants du profil généraliste. Depuis 1994, un baccalauréat de quatre ans alliant discipline, didactique, psychopédagogie et stage pratique est obligatoire pour devenir enseignant.

Mais dans les faits, les commissions scolaires sont à ce point démunies côté ressources qu’elles ont dû faire des pirouettes et embaucher des enseignants non légalement qualifiés. Depuis plus d’une dizaine d’années, ces voies d’accès multiples se sont additionnées. On aurait tort de croire le ministre de l’Éducation négligent dans ce dossier-là : il emprunte bel et bien la voie de la nécessité, et ce n’est pas parce qu’il déroge aux habituels critères d’admission en les assouplissant que les candidats à la maîtrise imaginée par l’UdeM vont être moins professionnels avec les élèves. En outre, à propos de la qualité des diplômés produits par les facultés d’éducation, on n’a pas besoin de reculer tellement loin dans le temps pour se rappeler le souvenir douloureux de moyennes beaucoup trop faibles à l’examen national de français des futurs enseignants…

Mais les détracteurs des solutions d’urgence ont peut-être raison de vouloir comprendre quelle est la réflexion qui se cache derrière les stratégies de M. Roberge. D’autant plus que la pénurie est là pour longtemps, pandémie ou pas. Les projections du ministère de l’Éducation prévoient une augmentation du nombre d’élèves dans les écoles, les inscriptions dans les facultés d’éducation ne sont pas en hausse, les départs à la retraite se poursuivent, sans compter la désaffection des enseignants pour qui la tâche est trop lourde. Cet enjeu d’importance nationale mérite une attention de premier plan, mais il semble évident que les solutions d’avenir devront contenir un brin d’audace et d’inventivité, sans que cela signifie sabrer la qualité.

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