Les hélicos à l'Ontario

Onze ans après avoir annulé le premier contrat d'achat d'hélicoptères destinés à la garde côtière et à l'armée canadienne, les libéraux fédéraux se décident enfin à remplacer les vieux Sea King, dont la majorité volent encore malgré leurs 40 années d'existence ponctuées de plusieurs accidents mortels. Le problème, c'est qu'il n'est pas du tout certain qu'on ait fait le meilleur choix, surtout pas pour l'industrie aéronautique du Québec, qui a le plus perdu de l'annulation décrétée aux lendemains des élections de 1993.

Qui ne se rappelle pas cette promesse de Jean Chrétien d'annuler le contrat d'achat d'une cinquantaine d'hélicoptères signé en 1992 par les conservateurs de Brian Mulroney? Au lendemain de sa victoire, Jean Chrétien s'est empressé d'y donner suite dans un climat de morosité économique certain, mais tout en sachant fort bien qu'il devrait reprendre l'exercice un jour ou l'autre. Après tout, une partie de ces hélicoptères devaient remplacer la flotte d'appareils de sauvetage Labrador devenus désuets, et l'autre partie, accompagner les frégates de la Marine, inopérantes sans aéronefs.

À elle seule, l'annulation de ce contrat de cinq milliards coûta près d'un demi-milliard aux contribuables canadiens, sans compter l'autre demi-milliard ou plus consacré aux études et aux analyses préalables désormais inutiles.

Aux dires du premier ministre Chrétien, le Canada n'avait pas besoin de ces «Cadillacs». Pourtant, quelques années plus tard, après les conclusions d'un processus de sélection interne auquel le cabinet n'a pu échapper, le même gouvernement a annoncé l'achat d'une quinzaine d'hélicoptères à peu près identiques au modèle EH-101 rejeté en 1993, dans le but de remplacer la flotte des Labrador de recherche et de sauvetage. Mais pour éviter que l'incident ne se reproduise, le premier ministre Chrétien avait créé un comité interministériel chargé de suivre le dossier de sélection du remplacement des Sea King de l'armée. Cette fois, il n'y aurait qu'une règle d'or, celle de l'attribution du contrat au plus bas soumissionnaire, une façon de faire rarement utilisée lorsqu'il s'agit de haute technologie, où chaque produit présente ses propres particularités. D'entrée de jeu, les observateurs ont décrié la méthode qui conduisait à écarter les concurrents dont les appareils étaient les plus gros et les plus sophistiqués, et c'est donc sans surprise qu'on a appris, la semaine dernière, qu'Ottawa avait arrêté son choix sur l'achat de 28 Sikorsky H-92 américains au coût de cinq milliards, incluant la formation du personnel et l'entretien des appareils pendant 20 ans.

Malheureusement, on ne connaît pas le montant de la soumission présentée par le concurrent, le consortium européen AugustaWestland, mais, selon une manchette du Globe and Mail, la différence serait ridicule, soit moins de 1 %. Or, compte tenu des différences considérables entre les deux appareils, le Sikorsky étant plus petit et moins puissant, on est en droit de se demander si le cabinet fédéral n'a pas simplement voulu corriger l'erreur politique commise en choisissant le Cormorant «conservateur» EH-101 pour remplir la première partie de la commande, il y a six ans. La question est d'autant plus troublante que le Sikorsky H-92 n'est qu'à l'état de prototype, alors que le Cormorant a fait ses preuves.

Autre élément qui dérange: les retombées économiques qui seront de loin inférieures pour le Québec avec le choix du Sikorsky

H-92. Il y a bien cette société de Mirabel, L3 MAS Canada, qui sera chargée de la formation des pilotes, et des dizaines de sociétés spécialisées qui pourront tenter leur chance au jeu de la sous-traitance, mais c'est l'Ontario qui arrache la plus grosse part du gâteau. Au contraire, si le contrat avait été attribué au consortium AugustaWestland, comme cela aurait dû être le cas dès 1993, ce sont Bell Hélicoptère et CAE Électronique qui en auraient profité le plus en sol canadien.

Ne soyons pas mauvais joueur... Mais n'empêche qu'après la promesse d'une aide de 500 millions à l'industrie ontarienne de l'automobile et les hésitations à en faire autant pour l'industrie aéronautique du Québec, qui éprouve de sérieuses difficultés, voilà qu'Ottawa privilégie une fois de plus l'Ontario en matière de recherche et de haute technologie. Non content d'avoir annulé, pour des raisons purement politiques, un contrat qui eût favorisé le Québec en 1993, le gouvernement libéral fédéral vient d'infliger une deuxième gifle à l'industrie aéronautique québécoise en choisissant une filiale de General Dynamics, qui exploite déjà une usine dans un comté ontarien dont le siège était détenu jusqu'à tout récemment par l'ex-ministre de la Défense, David Pratt. Voilà peut-être ce qui explique qu'on a attendu au lendemain des élections, en plein mois de juillet, pour faire l'annonce de la décision.

jrsansfacon@ledevoir.ca

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2 commentaires
  • Claude L'Heureux - Abonné 27 juillet 2004 10 h 13

    Fédéralisme rentable?

    Une fois de plus le Québec y perd au change alors que, sous Jean-Crétien il y avait bon nombre de libéraux . Pourquoi Paul Martin n'a-t-il pas gardé le pouvoir alors qu'il savait que ce dossier aurait pû avantager le Québec? L'on sait maintenant que la seule chose qui l'intéressait était de régner sans partage... pour le Québec! Il faudra que la machine blocquiste s'y mette car l'industrie aéronautique ne pourra mordre la main qui lui donne à manger. Certain détracteurs diront qu'heureusement que nous sommes encore parti du Canada. Je leur répondrai que ce travail de sape n'aboutira qu'à une mort lente de notre communauté si elle continue à refuser de se prendre en main.

  • Étienne LaHire - Inscrit 27 juillet 2004 23 h 18

    Le Dégoût du Canada (suite, hélas ! sans fin)

    Constat hélas ! pertinent, M. Sansfaçon.

    En arrière-fond de cette situation trop bien connue dans notre histoire nationale, je ne saurais mieux rappeler un texte bien senti de Mme Lacroix, publié en ces pages à la fin de l'hiver - et ce, bien avant les élections fédérales.

    Si désiré, le localisera à la page suivante : http://www.ledevoir.com/dossiers/272/47361.html?27

    Quand donc saisirons-nous au fond de nous - au fond du Nous - cet amour du Québec qui nous affranchira enfin de cette condition d'éternels colonisés dans notre propre maison...?