Les deux solitudes

Le gouvernement fédéral a ouvert une voie rapide pour accorder à 90 000 travailleurs temporaires et étudiants étrangers en sol canadien leur résidence permanente et devenir ainsi des immigrants reçus.

Le but de l’opération, c’est de permettre à Ottawa de s’approcher de son ambitieux objectif d’accueillir 401 000 immigrants en 2021, et ce, en dépit de la pandémie. En raison des restrictions touchant les voyages, l’arrivée de l’étranger des candidats a été grandement perturbée, tout comme leur recrutement. L’idée est donc de les remplacer par des travailleurs et des étudiants étrangers déjà au pays. À compter du 6 mai, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) amorcera le traitement des dossiers qu’elle recevra afin d’accorder le statut de résident permanent à 20 000 travailleurs de la santé, à 30 000 travailleurs dans des services dits essentiels et à 40 000 étudiants étrangers diplômés d’un établissement postsecondaire canadien.

Le ministre fédéral de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, Marco Mendicino, a invité le Québec à imiter Ottawa. Or, la ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI), Nadine Girault, n’a pas emboîté le pas.

En dévoilant son programme, le ministre Mendicino a souligné l’impulsion économique que cet apport rapide de résidents permanents permettra. C’est de la bouillie pour les chats : ces travailleurs occupent déjà des emplois et contribuent ainsi déjà à l’activité économique. En revanche, pour les intéressés, c’est un cadeau du ciel.

Depuis l’accord Canada-Québec de 1991 en matière d’immigration, le gouvernement du Québec sélectionne environ 60 % de ses immigrants, principalement dans la catégorie des travailleurs qualifiés, ou de l’immigration économique, en leur délivrant un certificat de sélection du Québec (CSQ), et établit les seuils annuels d’immigrants admis, c’est-à-dire ceux à qui le gouvernement fédéral accordera, dans une année donnée, un statut de résident permanent.

Les deux systèmes, celui administré par le fédéral et celui du Québec, fonctionnent en parallèle, du moins en partie. IRCC se charge de l’immigration sous toutes ses formes pour l’ensemble des provinces, sauf pour le Québec. Ottawa s’occupe au Québec de la réunification familiale et de la plupart des réfugiés ainsi que des permis de travail délivrés aux travailleurs et aux étudiants étrangers.

L’an dernier, Ottawa prévoyait accorder le statut de résident permanent à 341 000 personnes, statut qui n’a été donné, en raison de la pandémie, qu’à 184 000 candidats. Il entend faire du rattrapage en fixant son objectif à 401 000 cette année, à 411 000 en 2022 et à 421 000 en 2023.

À l’heure actuelle, on estime qu’il reste 25 000 dossiers en attente d’une résidence permanente au Québec ; pour la plupart, il s’agit de détenteurs d’un CSQ qui sont déjà au pays. Malgré ces dossiers qui traînent depuis des années, le gouvernement fédéral n’a pas admis suffisamment de résidents permanents en 2020 au Québec pour que le gouvernement caquiste respecte le seuil d’immigration qu’il s’était fixé, soit entre 43 000 et 44 500. Il en manque plus de 12 000.

Des délais inexcusables de 27 mois, selon les données d’IRCC, et de 13 mois, selon le MIFI, se sont creusés pour obtenir un statut de résident permanent au Québec. Dans le reste du Canada, ce délai serait de six mois. Un tel écart est injustifiable.

Ottawa soutient que la faute revient au gouvernement caquiste, qui a abaissé les seuils d’immigration. Cette explication ne tient pas pour l’an dernier, et possiblement pour l’année en cours, alors que Québec a demandé à Ottawa d’accélérer la cadence. Ottawa voudrait embarrasser le gouvernement caquiste qu’il ne procéderait pas autrement. Il est vrai que le gouvernement caquiste paraît mal avec son approche plus restrictive, notamment son Programme de l’expérience québécoise (PEQ), dont les critères ont été resserrés, alors qu’Ottawa, de son côté, se montre bon prince.

Le gouvernement Legault devrait exiger d’Ottawa qu’il accorde leur résidence permanente à tous les détenteurs d’un CSQ présents au Québec. Il faut en finir avec ces dossiers qui entravent le recrutement des immigrants et nuit à l’atteinte des objectifs gouvernementaux.

En matière d’immigration, le Canada et le Québec suivent deux voies différentes. D’un côté, le gouvernement caquiste — et c’était vrai aussi, avec plus de mollesse, des gouvernements Charest et Couillard — s’efforce de préserver le caractère français du Québec en mettant l’accent sur la francisation des immigrants, leur intégration et la régionalisation de l’immigration, tout en tentant de remédier aux pénuries de main-d’œuvre. De l’autre, le gouvernement Trudeau poursuit une politique des plus agressives, n’ayant peu à se soucier des questions d’intégration et de langue, le Canada dépassant désormais largement l’Australie à titre de champion mondial de l’immigration. Voilà deux solitudes, même en immigration.

9 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 16 avril 2021 08 h 11

    Ce sont les « liberals » et le 1% qui profite de l'immigration

    Il faut le dire, les « liberals » de Justin Trudeau aiment les immigrants parce que ce sont eux qui les élisent et les maintiennent au pouvoir. Il faut le dire, sans Montréal, Toronto et Vancouver, les plus grandes villes du Canada, Justin Trudeau n’aurait jamais été élu. Juste pour la grande région de Toronto, c’est plus de 49 comtés qui sont aux mains des libéraux et qui sont peuplés à 50% pour une immigration de 1ère ou 2e génération. À certains endroits où les « liberals » ont eu une majorité écrasante, eh bien c’est à 70%. C’est pour cela que les « liberals » se dépêchent toujours avant les élections d’assermenter à la citoyenneté des candidats à l’immigration. C’est un retour d’ascenseur qu’ils espèrent recevoir de gens venus d’ailleurs.

    On le sait déjà que l’immigration ne rajeunit pas la population, n’endigue pas le manque de main-d’œuvre, ne créée aucune nouvelle richesse, mais en revanche, induit un poids supplémentaire sur les services sociaux. En fait, même si l’immigrant paie des taxes et impôts, il ne repaiera jamais la somme qu’a coûté sa venue et le poids additionnel sur les services publics. Le coût de l’immigration au Canada comme au Québec est astronomique pour les contribuables. Ici, je n’ai même pas parlé de l’empreinte écologique sur les écosystèmes marins et terrestres et sur la biodiversité lorsqu’on augmente la population de façon artificielle. En 2013, dans une entrevue avec le quotidien français, l’Express, David Suzuki nous disait que le Canada était plein. Évidemment, on l’a tout de suite traité de raciste, lui qui avec sa famille avaient goûté aux camps d’internement pour les Japonais au Canada durant la 2e guerre mondiale.

    Les pays sont tous pleins et construits aujourd’hui. Cette action de dénationalisation qui enlève la citoyenneté à un peuple est engendrée par le stratège des états postnationaux et va à l’encontre des citoyens qui vivent dans ces pays. Personne ne veut devenir un citoyen du monde et de nulle part.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 16 avril 2021 08 h 42

    Jeter l'éponge dans le Dominion n'est que le reflet des deux solitudes qui s'endurent encore!

    La voie d'un grand nombre d'immigrants reçus par le ROC s'explique aisément puisque la majorité anglophone ne craint pas d'être déstabilisée, grâce à sa main mise sur à peu près tout, le politique et la justice étroitement liées pour forger un contexte viellot, sans grand avenir, sinon l'autogratulation renforcée par des médias comme Radio-Canada et la Presse! Évidemment, il ne faut oublier tous les médias hors Québec qui s'en donnent à coeur joie contre nos us et coutumes, nous qui n'avons que faire de la monarchie et de la religiion protestante, comme au temps de Marie Stuart et Marie Tudor où déjà existaient les mêmes chicanes! Bref, la diversité culturelle et linguistique introduite ne nuira pas à l'épanouissement du ROC mais renforcera par contre encore le déséquilibre du français au Québec!
    Jeter de l'huile sur le feu par Ottawa n'a rien de nouveau pour ridiculiser le gouvernement québécois en place en regard de sa sélection, du tri parmi les immigrants. Et dire qu'ils sont nombreux les francophones déjà bien formés qui, on l'a déjà vu, ne peuvent pas attendre que la CAQ se réveille et sorte de sa bulle sclérosée et qui tarde à mettre en branle des actions rapides pour le bien des entrepreneurs et de la société en général! L'un surveille l'autre, mais de part et d'autre..ils ont jeté l'éponge car rien ne changera dans ce cirque issu des temps anciens où les guerres de religion étaient omniprésentes, au moins là la bataille est moins rude!
    Concernant l'Australie, elle aussi songe à se séparer du Royaume-Uni qui n'offre plus un grand intérêt pour ses citoyens! Alors, à quand l'indépendance du Québec?

  • François Beaulé - Inscrit 16 avril 2021 09 h 13

    Le grand souci de l'immigration

    Les quotas et les autres aspects de l'immigration sont une préoccupation grandissante des gouvernements, des économistes et des gens d'affaires. On le constate aussi par l'émergence de l'idéologie woke. Intégration par-ci, diversité par-là. Un souci si grand qu'il en devient suspect.

    Ce grand souci est la conséquence du vieillissement de la population, lui-même causé par la faible fécondité des Occidentaux. Plutôt que de remettre en question nos valeurs et notre organisation sociale ou notre culture pour chercher à expliquer notre faible fécondité, on se préoccupe de l'immigration. On veut faire perdurer un système économique et une culture défaillants en s'approvisionnant en ressources humaines dans des pays pauvres et à forte fécondité. La plupart des immigrants s'intègrent si bien à nos valeurs et à notre système économique que leurs enfants à leur tour font peu d'enfants. Le système consomme les immigrants comme il le fait avec les ressources naturelles, celles d'ici comme celles d'ailleurs. Une grande illusion de pérennité.

  • Guy Lafond - Inscrit 16 avril 2021 09 h 53

    Accord Canada-Québec

    16AVRIL2021

    Bonne mise en contexte sur des enjeux de l’immigration au Canada et au Québec présentée ici par le journaliste Robert Dutrisac.

    Question: le moment serait-il venu de rafraichir l’accord Canada-Québec sur l’immigration? Je crois que OUI. En tout cas, d’autres provinces au Canada comprennent, elles aussi et de plus en plus, l’importance d’une immigration honnête et efficace sur leurs territoires. Un autre exemple de la bonne influence du Québec sur le “RoC”!

    Autrement et en référence au commentaire fait par M. Cyril Dionne, je reste très prudent sur des conclusions parfois trop hâtives et trop sévères sur nos politiques d’immigration. Lorsqu’elle est bien gérée, l’immigration francophone au Canada peut rendre de nombreux services à d’autres pays qui accueillent, eux aussi, de nouveaux résidents (et très souvent, de nombreux réfugiés) et même aussi parfois à des pays d’où des francophones émigrent car à la recherche d’une autre culture. Prenons seulement l’exemple d’Haïti où la densité de la population exerce une pression énorme sur l’environnement et sur les ressources naturelles. La Nation québécoise fut la première au Canada à accueillir en très grand nombre des immigrants en provenance d’Haïti dans les années 60.

    Prochains enjeux reliés à l’immigration:

    1 - La crise climatique augmente les évènement météorologiques extrêmes qui détruisent parfois des cultures vivrières. Ces phénomènes “météo” menacent de plus en plus la sécurité alimentaire dans des îles des Caraïbes.

    2 - Accueillir de nouveaux immigrants au Canada implique de bien les intégrer. La majorité des immigrants ont le réflexe de s’installer dans de grands centres urbains. Il est par conséquent très important d’avoir suffisamment de logements à prix abordables pour bien les accueillir.

    • Cyril Dionne - Abonné 16 avril 2021 16 h 53

      Bon M. Lafond, est-ce que vous pourriez nous expliquer les avantages de l'immigration pour le Québec? Quels sont-ils? Et SVP, ne pas citer la diversité parce que le Québec est une des nations les plus diversifiées sur la planète.

      Pour l’environnement, est-ce qu’un Haïtien exerce une plus grande pression sur l’environnement au Québec que dans son pays d’origine? Que font les immigrants légaux une fois arrivés ici? C’est de consommer avec vengeance. Un immigrant venant d’un pays en voie de développement a un plus grand impact sur l’environnement que lorsqu’il était dans son pays d’origine.

      Alors, quels sont les avantages de l’immigration pour le Québec? J’espère que ce n’est pas pour faire plaisir à la chambre de commerce et par surcroît, continuer de tenir les salaires bas malgré une inflation qui commence à démontrer des soubresauts.

      En passant, qui est-ce qui paie pour ces logements à prix abordables pour bien les accueillir? Nous n’en avons même pas assez pour les gens de chez nous. Enfin, nous ne sommes pas la conscience du monde et toutes les nations qui sont majeures et vaccinées devraient plutôt s’attarder à contrôler l’augmentation de la population dans leur pays respectif. Personne ne va le faire pour eux.

  • Yves Rocheleau - Abonné 16 avril 2021 11 h 54

    Me Guillaume Cliche-Rivard

    M. Dutrisac, j'espère sincèrement que Me Cliche -Rivard lira votre excellent texte ei qu'il y réagira...!