Travail de transparence

Les commémorations du génocide des Tutsis au Rwanda commencent tous les ans le 7 avril, date du jour des premiers massacres qui ont fait près d’un million de morts en 1994. Cette année, 27 ans plus tard, elles seront forcément plus virtuelles que publiques, vu la crise sanitaire et les mesures strictes qu’applique le gouvernement rwandais, dirigé depuis 2000 d’une main de fer par le président Paul Kagame, pour contenir l’épidémie dans ce petit pays d’Afrique centrale. Ceci compensant cela, ces commémorations acquièrent en revanche une dimension nouvelle, plus proche de la vérité historique, à la lumière des « aveux » contenus dans l’ample rapport rendu public la semaine dernière par une commission de chercheurs français sur le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994.

Le rapport Duclert, du nom de l’historien qui a présidé la commission, est d’une importance majeure en ce qu’il arrache la France au déni de responsabilités dans lequel elle s’était enfermée. S’il n’éclaire pas tout, il reste néanmoins porteur d’un salutaire devoir de transparence.

En visite à Kigali en 2010, l’ancien président Nicolas Sarkozy avait bien reconnu, par un blessant euphémisme, des « erreurs politiques » de la part du gouvernement français. Le rapport va nettement plus loin : il rompt avec le déni de réalité en concluant à « un ensemble de responsabilités lourdes et écrasantes » et à une « faillite militaire et politique » au sein de l’État français sous l’ancien président François Mitterrand. Un François Mitterrand qui avait soutenu bec et ongles, notamment par des livraisons considérables d’armes, le régime dictatorial de Juvénal Habyarimana, sur la base d’une lecture consistant à parler de « guerre civile » et de « massacres interethniques » entre Hutus et Tutsis, alors que le régime en question donnait des signes manifestes d’intention génocidaire contre la minorité.

Pendant que le général Roméo Dallaire, commandant de la force de paix onusienne, criait dans le désert, M. Mitterrand a jusqu’au bout fait de la situation un enjeu de domination néocoloniale et une affaire géopolitique de défense du Rwanda francophone contre une soi-disant offensive « anglo-saxonne » menée depuis l’Ouganda par le Front patriotique rwandais (FPR) de Kagame.

Le rapport est critiqué, à juste titre, pour avoir écarté l’idée de « complicité de génocide ». Il adopte en effet une définition très étroite de la notion de complicité. Ses conclusions, autrement tranchées, souffrent en l’occurrence d’une faille, étant donné le fait que le récit des événements accrédite clairement l’argument voulant que la France se soit faite complice des génocidaires, ne serait-ce que par coupable aveuglement volontaire.

Kigali n’en a pas moins salué le rapport comme « un pas important » dans l’amélioration des relations bilatérales. Ce dont le président Emmanuel Macron peut se féliciter, lui qui, pour avoir qualifié en 2017 la colonisation de « crime contre l’humanité », cherche à refonder les relations postcoloniales de Paris non seulement avec le Rwanda, mais avec toute l’Afrique. Aussi, c’est un rapport qui, par extension, interpelle la communauté internationale dans son ensemble. Et qui, dans un monde un jour plus apaisé, incitera peut-être Paul Kagame à desserrer l’étau de l’autoritarisme dans lequel il a à son tour coincé la mémoire des Rwandais.

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