Nos faillites sociales

Dans toutes les sociétés industrialisées du globe, on s’affaire déjà à préparer l’après-pandémie, qui se jouera sur deux tonalités distinctes : remonter un échafaudage économique ébranlé par des milliards de dépenses tout en prenant soin du « bien-être » des populations éprouvées par des mois de mises à l’épreuve. Mais avant d’imaginer la reconstruction, il serait bon d’avoir le courage lucide de reconnaître toutes les faillites sociales que cette longue traversée du désert pandémique a permis de mettre en lumière.

En l’espace de huit semaines, huit Québécoises ont perdu la vie sous les coups d’un homme violent. Suivant un cycle inévitable associé au point culminant que sont les pertes de vie, les médias ont produit une formidable couverture des enjeux profonds sous-jacents au problème de violence conjugale et des meurtres conjugaux en résultant. L’appareil politique s’est désengourdi autour de cette question pourtant vieille comme le monde. Sur le terrain, des groupes de soutien aux femmes battues ont trouvé la lumière des projecteurs pour repasser en boucle leur message : plus de ressources, plus de places pour les femmes qui veulent quitter un domicile devenu prison, un système tourné vers les besoins des victimes d’abord et, avant tout, un soutien immédiat aux hommes qui en ont besoin.

Voilà des lustres que ces demandes sont répétées ad nauseam sans pour autant que le cri des femmes humiliées, enfermées, rabaissées, violentées ait produit cet effet choc qui a culminé jusqu’à la décision du premier ministre François Legault de « prendre à bras-le-corps » ce dossier de haute importance. Dans une entrevue récente accordée à la cheffe d’antenne du nouveau Fil de Noovo, Noémi Mercier, M. Legault a répété son ras-le-bol de ces « pissous » qui s’attaquent aux femmes au point de menacer leur vie — et de la prendre — et il a indiqué que l’argent ne serait pas un problème pour créer ces 10 000 places manquantes « dans les prochaines semaines ».

On peut comprendre l’exaspération d’un dirigeant qui reçoit de ses conseillers un compte rendu désespérément vide : « Oui, Monsieur le Premier Ministre, vous avez bel et bien déployé un plan d’action assorti de 120 millions de dollars en 2020 pour contrer la violence conjugale, mais il appert que les sommes ne se sont pas rendues jusqu’en bas. » Les ministres et leur chef en titre savent fort bien que délier les cordons de la bourse constitue la portion aisée dans une prise de décision dont le véritable défi se trouve dans la réalisation de la promesse. Au lendemain du budget Girard 2021, les protestations ont donc été vives devant une mince enveloppe de 22,5 millions de dollars en cinq ans pour soutenir l’un des dossiers chauds de l’heure, la violence conjugale. Quoi ? Tout ça pour ça ? Tout ce tapage, ces grands discours, pour que dans l’action concrète à nouveau les grandes ambitions se dégonflent ? François Legault a raison de sous-entendre que le véritable problème n’est pas tant la hauteur des sommes d’argent que la manière avec laquelle le système s’emploie à les déployer.

Le dossier de la violence conjugale — ses racines profondes, ses vices systémiques, ses besoins abyssaux — ne serait qu’une de nos faillites sociales dévoilées en accéléré pendant la pandémie. N’avons-nous pas commencé cette première vague sur une honte nationale, un cratère de services, de soins, d’humanité, sur la surface de nos CHSLD ? 80 % des décès liés à la première vague ont eu lieu au Canada en centres de soins de longue durée et en maisons de retraite, rappelle l’OCDE dans son plus récent portrait économique du Canada, qui invite le pays à solidifier ses filets sociaux.

Abonnées également au cycle des manchettes à désastre, les directions de la protection de la jeunesse (DPJ) n’ont pas non plus montré leurs meilleurs profils ces derniers temps, malgré une mission qui place la protection des plus vulnérables et des sans-voix au premier plan. Comme pour les histoires crues de violence conjugale, ce sont des infanticides horribles qui ont remis à l’avant-scène médiatique les problèmes de ressources, de personnel épuisé, de failles systémiques. Rien de très nouveau sous le soleil, pour les habitués du système de protection sociale. Dans ce dossier précis, une commission spéciale dirigée par Régine Laurent a effectué un examen complet de la situation et doit déposer sous peu son rapport final. Appellera-t-il à un changement des pratiques et à une révision complète du « système » ?

Toutes nos faillites — on pourrait aussi parler du soutien aux élèves en difficulté et à risque, du manque de place dans les garderies, des logements sociaux insuffisants, entre autres failles — ont ceci en commun qu’elles ont fini par noyer une problématique d’importance à résoudre dans l’immensité d’un système difficile à contrôler. L’exaspération des dirigeants impatients de voir cette machine avaler les solutions au lieu de les activer est un signe encourageant, mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

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