Relier langue et culture

Nous avons produit cette semaine des reportages riches en contrastes et en nuances sur l’avenir du français au Québec, au moment où le gouvernement Legault s’apprête à présenter une réforme de la loi 101 qui promet d’être ambitieuse.

Des actions immédiates sont nécessaires pour que le français demeure la langue officielle du Québec de demain. Son recul annoncé est inquiétant, surtout à Montréal, où la concurrence de l’anglais reprend ses droits comme si l’héritage de la loi 101 était dilapidé.

 

Selon les données de l’Office québécois de la langue française (OQLF), le pourcentage de la population parlant le français à la maison passera de 82 % à 74 % d’ici 2036. Le poids de la population dont la langue maternelle est le français tombera de 78,9 % à 70,1 %. Ce déclin et la perte des rapports de force compliqueront davantage les efforts pour protéger le français et les attributs de la nation québécoise.

Au combat pour repenser une loi 101 digne du XXIe siècle se substituera une autre bataille, tout aussi imposante : faire grandir le modèle d’interculturalisme que défend le Québec, contrairement à l’ensemble de ses voisins nord-américains. Si ce modèle ne réussit pas à susciter l’adhésion collective, les efforts de protection du français se briseront sur les récifs de l’incompréhension. C’est la singularité de notre approche dans l’intégration des Québécois issus de la diversité, avec toutes ses réussites et son lot d’imperfections, de même que l’interculturalisme qui seront voués aux gémonies.

  

La loi 101 demeure un formidable outil d’intégration des enfants et des adolescents de langue maternelle autre que le français à notre réalité linguistique. L’intégration à la culture québécoise relève d’un autre défi de société que la loi ne pouvait relever à elle seule. Il n’y a pas consensus sur ce que devrait être le parfait-Québécois-éveillé-à-la-culture-francophone. Le Québec est trop riche de sa diversité pour s’enfermer dans les listes d’auteurs ou de classiques qui devraient figurer dans le cursus scolaire, comme le proposait récemment l’aile jeunesse de la CAQ. Avec ou sans liste obligatoire, il y aura toujours des professeurs assez allumés pour transmettre la passion de notre langue et de notre culture. Mieux vaudrait imposer aux plateformes numériques hégémoniques de la Silicon Valley des exigences démocratiques pour que leurs algorithmes secrets facilitent la découverte des contenus francophones.

Une loi 101 repensée ne peut faire abstraction de l’effet d’aplatissement du numérique. Le destin de la nation québécoise, voire celui de la diversité d’expression culturelle à travers le monde, se jouera dans ces univers dématérialisés. Souhaitons donc que la réforme rétablisse, avec une touche de modernité, la prédominance du français dans toutes les sphères d’activité : dans la culture, au travail, à l’école, dans les commerces et les institutions publiques, surtout à Montréal, où l’évolution démographique et linguistique est en voie d’engendrer une cassure avec le reste du Québec. Il est temps que Montréal se comporte comme la plus grande ville francophone d’Amérique et que l’administration Plante cesse d’entretenir le dualisme entre l’anglais et le français. Il est temps de freiner les exigences exagérées de bilinguisme des employeurs publics et privés, et de les forcer à prendre leurs responsabilités pour que le français reste la langue d’usage au travail. Il est temps de réinventer les programmes de francisation et de les étendre aux entreprises de moins de 49 employés, tout en prenant un virage « qualité » dans l’offre lamentable des services. Il est temps de soutenir la recherche universitaire francophone et d’investir dans la valorisation du réseau d’établissements postsecondaires francophones.

Et il est enfin temps d’actualiser les prémisses sur lesquelles nous abordons le débat linguistique au Québec. La loi 101 visait à « réparer les blessures et méfaits d’une longue infériorisation politique, économique, sociale et psychologique », affirmait le Dr Camille Laurin en 1991. Le « père » de la Charte de la langue française ne nous a pas légué une loi, mais une libération.

En dépit du non-aboutissement du projet d’indépendance, nous sommes affranchis des stigmates. Nous avons le contrôle de notre destin linguistique pour autant que nous soyons disposés à solidifier le contrat social qui nous unit aux Québécois issus de la diversité. Le gouvernement Legault bénéficie d’un appui massif pour renforcer la loi 101. Même les libéraux, à Québec et à Ottawa, s’inquiètent de l’érosion du français, alors qu’ils réduisaient le phénomène à l’agitation d’un « chiffon linguistique », tel un Philippe Couillard, il n’y a pas si longtemps. Les conditions sont propices à une réforme en profondeur.

Dans un cahier spécial du Devoir publié pour le 40e anniversaire de la loi 101, en 2017, le corédacteur de la loi 101, Guy Rocher, disait souhaiter que la réforme de la politique linguistique soit envisagée pour un Québec « traversé par la mondialisation sous toutes ses formes, surtout culturelle ». Ce constat demeure actuel. Les mesures visant à protéger la langue française et à accroître les barrières pour tempérer l’attrait de l’anglais offrent une réponse nécessaire, mais partielle, aux défis contemporains. Notre série « Devoirs de français » regorge d’exemples inspirants. C’est la passion pour la culture francophone sous toutes ses formes, ciment d’une société, qu’il nous faut entretenir pour bâtir l’avenir.

8 commentaires
  • Daniel E. Gendron - Abonné 3 avril 2021 05 h 55

    Montréal???

    «Il est temps que Montréal se comporte comme la plus grande ville francophone d’Amérique et que l’administration Plante cesse d’entretenir le dualisme entre l’anglais et le français.» Bizarre... Les Québécois de souche sont maintenant minoritaires à Montréal. Mais ils restent majoritaires dans la province. La culture francophone s'acquiert par une éducation appropriée et se vit conformément à des lois conséquentes..Mais il y a la démographie et il me semble malsain qu'une minorité domine une majorité. Les los régissant la vie socio-économico-culturelle des Montréalais doivent émaner du pouvoir provincial, car enfin, comme telle, Montréal est perdue.

  • François Beaulé - Inscrit 3 avril 2021 08 h 41

    Délire technocratique

    Ce qui manque d'abord à cet éditorial est une définition du mot « culture ». M. Myles fait-il référence aux œuvres de fiction ? Celles qui procurent du divertissement ou celles qui demandent un effort de compréhension et d'approfondissement ? De la culture populaire facile à consommer par la masse ou de la culture de l'élite plus difficile d'accès ?

    Ou encore de la notion de socioculture qui est liée au mode de vie, aux relations humaines, aux croyances, à la cuisine, à l'habitat, à l'art de vivre ? Voire à l'une et l'autre de ces deux façons de définir la culture.

    Or le problème fondamental est que cette culture est défectueuse. Quand un mode de vie, une mentalité, des valeurs et l'absence d'idéal et de projet collectif ont pour conséquence sur les individus de se reproduire insuffisamment, le peuple qui crée ou adopte cette culture disparaît progressivement. Et voilà ce qui arrive aux Québecois.

    Chercher à faire perdurer cette culture défectueuse en ayant recours à l'immigration puis en cherchant à imposer cette culture aux immigrants par des contraintes exercées par l'État tient du délire technocratique.

    Je suis d'avis que l'idéologie libérale associée au système capitaliste développe une culture toxique pour la société et l'environnement. Mais imposer des contraintes excessives à la liberté d'expression dans la langue de son choix ne constitue pas une réaction valable à ce grave problème de civilisation.

  • Claude Bariteau - Abonné 3 avril 2021 08 h 44

    Voilà une position qui prône un inter-culturalisme avec pour pivot le groupe ethnoculturel historiquement façonné par les dirigeants britanniques avec des collaborateurs chez les ressortissants français dont les régimes britannique et canadien ont assuré leur reproduction pour enclaver les habitants du Québec, y compris les Autochtones et les immigrants, et assurer leur assujettissement.

    En privilégiant cette approche, le directeur du Devoir s'affiche un Canadien errant rêveur d'un Québec toujours dans le Canada, qui demeurera sous l'influence des visées des dirigeants de ce pays, surtout pas un promoteur d'un Québec indépendant. Aussi minimise-t-il d'emblée les visées du promoteur de la loi 10 1 et se rapproche-t-il des vues de Gérard Bouchard qui font un pied-de-nez au politique et survalorise, comme M. Myles, une approche sociale construite sur un postulat ethnoculturel.

    • Léonce Naud - Abonné 3 avril 2021 16 h 33

      M. Bariteau: combien juste et essentielle au débat, votre observation à savoir que l'on propose ici une approche sociale construite sur un postulat ethnoculturel. Sentence à graver dans la pierre, question d'en rehausser le fronton de quelques édifices.

  • Jacques Patenaude - Abonné 3 avril 2021 11 h 59

    Nous avons moins besoin de barrières que de ponts

    Je crois moins aux mesures coercitives qu'aux ponts à bâtir avec les gens issus de l'immigration. Certaines mesures coercitives sont nécessaires mais se limiter à cela est voué à l'échec. Par la coercition on peut imposer l'apprentissage d'une langue mais ça ne donne pas envie de la parler. À Montréal comme le dit M. Myles : "l’évolution démographique et linguistique est en voie d’engendrer une cassure avec le reste du Québec." C'est à mon sens le problème le plus grave. Laisser aller les choses est beaucoup plus dommageable que toute autre chose. Déjà la fracture est immense et elle se renforce de plus en plus. Laisser dériver vers un Québec avec des régions (incluant des banlieues francophones) unilingue francophones et une métropole constituée de ghettos linguistiques et pauvres et une petite bourgeoisie intellectuelles cosmopolitaine comme aux États-Unis serait un véritable cauchemar de problèmes sociaux auquel on ajoute le problème linguistique. Des mesures coercitives ne régleront le problème. Une langue est attrayante en premier par son utilité quotidienne. Au Canada anglais aucun personne francophone ou de toute autre minorité ne peut ne serait-ce que manger si elle ne parle pas l'anglais. À Montréal ce n'est pas le cas pour le français. En région c'est le contraire : nécessité oblige.

    Favoriser l'installation en région des personnes issues de l'immigration par des actions améliorant leur espoir d'une vie meilleure est une mesure qui aurait plus d'impact que toute autre mesure. Inclure un droit aux nouveaux arrivants à la francisation pour que l'État cesse de négliger cette aspect essentiel à l'intégration serait une mesure importante. Offrir des bourses aux enfants d'immigrants qui s'inscriraient dans une institution en région serait aussi nécessaire, etc. D'un autre côté favoriser le maintien à Montréal des francophones serait essentielle. C'est par la mixité des populations de l'ensemble du Québec qu'on fera du français la langue commune.

  • Jacques Houpert - Abonné 3 avril 2021 13 h 54

    La charrue avant les boeufs

    M. Myles se garde bien de reprendre à son compte les recommandations émises par Guy Rocher quant aux études collégiales, à l'affichage et aux PME. Il se garde bien, surtout, d'affirmer à l'instar de Guy Rocher, que le "carcan canadien" nourrit la crise linguistique latente dans laquelle la nation québécoise est plongée et dont elle ne peut s'extraire tant qu'elle ne détiendra tous les pouvoirs que seul l'indépendance peut lui octroyer.

    Il est faux de prétendre que le Québec a le contrôle de son destin linguistique. Il n'en a que le contrôle que le Canada et sa Cour suprême sont prêts à lui concéder. La mise en oeuvre des recommandations de Guy Rocher est impossible sans le recours à la clause nonobstant et à la mise au banc du Québec par le ROC soutenu par la constitution de 1982.

    Comme le fait M. Myles, lier aujourd'hui le destin linguistique du Québec à sa capacité de "solidifier le contrat social qui nous unit aux Québécois issus de la diversité", c'est mettre la charrue avant les boeufs. Ce contrat social ne peut être pris en charge avec succès avant que ne soit réglée la question fondamentale de la diversité du Québec en tant que nation au sein du Canada.

    • Claude Bariteau - Abonné 3 avril 2021 15 h 20

      Votre dernier paragraphe laisse songeur. Des précisions s'imposent.