Avancez en arrière

Ce fut tout un revirement. Mercredi, le premier ministre François Legault, flanqué du ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, et du directeur national de santé publique, Horacio Arruda, annonçait que Québec, Lévis et Gatineau seraient reconfinées. Il n’y a pas à dire : c’est déconcertant.

Ces trois municipalités passent de l’orange à un rouge encore plus foncé que le Grand Montréal. Les écoles demeurent fermées jusqu’au 12 avril, le début du couvre-feu passe de 21 h 30 à 20 h, tout comme les commerces non essentiels, les gyms, les cinémas, les salles de spectacle et les lieux de culte ne peuvent réunir plus de 25 fidèles, contre 250 à Montréal.

Pourtant, la semaine dernière, François Legault affirmait que « le Québec résiste aux variants et à la troisième vague ». La déclaration a fait tiquer bien des épidémiologistes qui croyaient plutôt qu’il ne s’agissait là que d’une illusion : la troisième vague au Québec, comparativement à celle dans des provinces comme l’Ontario, n’était tout simplement pas au même stade de développement ; ce n’était qu’une question de jours, ou au mieux de semaines, avant que la déferlante ne nous atteigne, comme ailleurs. L’assurance du premier ministre a aussi pu inciter des gens à baisser la garde, d’autant plus que la campagne de vaccination avait repris son erre d’aller.

La veille de l’annonce de ce reconfinement, François Legault, dans sa conférence de presse du mardi de 13 h, avait maintenu le statu quo, même s’il soulevait certaines inquiétudes visant cinq régions. Le matin même, La Presse publiait une entrevue avec le Dr Horacio Arruda dans laquelle il déclarait qu’il ne fallait pas paniquer devant la hausse des cas de COVID-19 induits par les variants. Il faut croire qu’entre le moment où le directeur national de santé publique a donné cette entrevue, sans doute lundi, et l’ordre de reconfinement de mercredi, les données avaient significativement changé.

Alors que le Collège des médecins ainsi que plusieurs experts lançaient un appel à la prudence et au resserrement des mesures, Horacio Arruda affirmait ceci : « Tout ça, c’est comme planifié. […] Même si j’ai 2000 cas au Québec, mais qu’on n’a pas d’hospitalisations ou de décès de façon importante, on peut vivre avec » même si des gens d’âge moyen « peut-être vont se retrouver aux soins intensifs et mourir ». Quelques jours plus tôt, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) avait pourtant tiré la sonnette d’alarme au sujet des variants.

L’opposition n’a pas manqué de taxer le gouvernement caquiste d’incohérence. Or, il y a quelques semaines encore, les partis d’opposition réclamaient des allègements, qui pour certaines régions, qui pour la pratique du sport, qui pour les étudiants des cégeps et des universités.

Il est vrai que le gouvernement Legault n’a pas brillé par sa cohérence. D’aucuns ont sourcillé quand François Legault a décrété un retour en classe à temps complet pour tous les élèves du secondaire, même en zone rouge. Mais le premier ministre y tenait.

Il faut rappeler qu’il y a un mois à peine, le gouvernement caquiste était soumis à de constantes pressions pour qu’il relâche la bride. C’est d’ailleurs ce qu’il a alors fait tout en insistant cependant sur l’importance de respecter les consignes.

S’il y a incohérence, c’est que souvent le gouvernement est assis entre deux chaises. D’un côté, les analyses des directions de santé publique et de l’INSPQ de nature purement épidémiologique et de l’autre, des considérations qu’on ne peut modéliser touchant la santé mentale et les difficultés qu’éprouve la population, à commencer par les jeunes.

À cela s’ajoute l’adhésion aux consignes de la Santé publique, dont on sait qu’elles sont moins observées que lors des vagues précédentes. Il y a là un paradoxe : plus l’épidémie dans une région donnée est contrôlée grâce au respect des consignes, plus les règles, pourtant nécessaires, sont ignorées. Or, avec l’émergence des variants beaucoup plus contagieux, tout relâchement peut entraîner une explosion du nombre de cas. Et conduire à un reconfinement rapide et ciblé comme dans ces trois municipalités qui, il y a deux semaines à peine, se posaient en modèles et réclamaient qu’on desserre l’emprise de la santé publique. Ces allers-retours, cet effet « yo-yo », n’est pas sans susciter de la perplexité, voire de l’incompréhension, au sein de la population, ce qui nuit à l’adhésion.

Les éclosions de variants pourraient entraîner des interventions chocs dans d’autres régions, sorte de Blitzkrieg pour mater la progression virale. D’ici la fin juin, le moment où tous les Québécois auront reçu leur première dose, il faut gagner du temps. Et avancez en arrière, comme disent les chauffeurs d’autobus.

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