Freiner le déclin

Le propre du déclin est qu’il est graduel. Et quand il s’agit du déclin du français au Québec, il se produit lentement, à petit feu. Mais cette notion de temps est bien relative. Si on souligne, par exemple, que le pourcentage de la population parlant français à la maison passera de 82 % à 74 % en 2036, la chute doit être considérée comme rapide, voire brutale, dans le temps long qui convient à un peuple.

L’Office québécois de la langue française (OQLF) a publié deux études sur la situation du français. La première, intitulée Scénarios de projection de certaines caractéristiques linguistiques de la population du Québec (2011-2036), examine la possibilité de modifier le cours des choses en accueillant davantage d’immigrants en provenance de pays francophones, comme la France et la Belgique, mais aussi le Maghreb. La deuxième étude, intitulée Langues dans diverses situations de travail au Québec en 2018, est d’un tout autre ordre et entend décrire la situation actuelle à partir des données d’un sondage commandé par l’OQLF.

L’OQLF relève qu’au travail, le français est utilisé le plus souvent par 53 % des employés sur l’île de Montréal contre 19 % pour l’anglais et 25 % pour les deux langues à la fois. Presque la moitié des anglophones parlent le plus souvent anglais au travail. Une des raisons fréquemment citées pour parler anglais, c’est simplement que le supérieur, le collègue ou le subalterne préfère utiliser cette langue. Il existe donc une forme de préséance.

Les projections de l’OQLF font état d’une baisse de la population dont le français est la langue maternelle de 78,9 %, le niveau de 2011, à 70,1 % dans 15 ans, selon le scénario de référence. L’apport d’immigrants allophones est l’un des facteurs, mais aussi l’anglicisation tant des francophones que des allophones. En revanche, l’anglais comme langue d’usage progresse légèrement, alors qu’il devrait reculer compte tenu de la faible fécondité de la minorité anglophone et des migrations interprovinciales. C’est une confirmation de l’attraction de la langue anglaise, particulièrement sur l’île de Montréal.

Ce que les projections de l’OQLF indiquent, c’est que modifier la composition de l’immigration, en portant la proportion d’immigrants dits économiques — ceux que le Québec sélectionne — qui maîtrisent le français de 60 %, le niveau actuel, à 80 % ou même à 100 % ne changerait pas grand-chose à l’affaire. Le déclin du français continuerait, que ce soit sur le plan de la langue parlée à la maison ou sur le plan de la langue d’usage public.

Dans son livre Le français en chute libre : la nouvelle dynamique des langues au Québec, le mathématicien Charles Castonguay montre du doigt l’anglicisation des jeunes francophones qui est en augmentation sur l’île de Montréal : elle est passée de 5,2 % en 2011 à 5,9 % chez les 15-24 ans. Et pour la tranche d’âge suivante, soit les 25-44 ans, elle est sensiblement la même.

Avec la réforme de la loi 101 que présentera prochainement le ministre Simon Jolin-Barrette, nous saurons quels moyens entend prendre le gouvernement Legault pour freiner ce déclin. Rien n’est irrémédiable, mais le coup de barre devra s’avérer énergique.

21 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 1 avril 2021 07 h 30

    La langue des maîtres chez nous

    Il y a, depuis longtemps, un snobisme anglophile chez les québécois francophones: on cherche à prouver qu'on parle anglais («Y faisait des yip yip do you speak english me i can talk faster than you.» Jean Lapointe). Un anglophone dans le groupe, tout le monde parle anglais. Sans réciproque. On retrouve le même snobisme chez les français (Sarko l'Américain) mais ils sont plus nombreux. En parlant le mauvais anglais torturé de Trump, on aura une chance d'être «riche» comme lui.

    Le bilinguisme est une vue de l'esprit. Simplement parce qu'on ne parle qu'une langue à la fois. Une langue devient progressivement associée à un contexte (ex. l'anglais au travail et dans les boutiques) et l'autre est parlée à la maison, dans les cérémonies religieuses ou folkloriques.
    Le phénomène est nommé «diglossie» et se retrouve un peu partout géographiquement et historiquement avant la disparition de la langue faible. Le sociologue américain Levine a bien documenté, statistiques à l'appui, la diglossie des années 60 à Montréal dans «La reconquête de Montréal», 1990, un ouvrage qui devrait figurer au curriculum.

    Chiffres à l'appui, M.Castonguay insiste sur l'importance capitale de la langue de travail. Tant qu'on ne sera pas vraiment maîtres chez nous, on se fera imposer servilement la langue de nos maîtres. Les miettes que les fédéralistes nous jetteront viennent trop tard.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 1 avril 2021 10 h 20

      Bravo Mme Labelle pour votre brillant commentaire et jamais nous n'insisterons trop sur cette phrase: "Tant qu'on ne sera pas vraiment maîtres chez nous, on se fera imposer servilement la langue de nos maîtres." Quant aux "miettes" , c'est un peu ce à quoi nous ressemblons, francophones, dans ce soi disant grand lpays. Aucune solidité n'est possible avec des miettes éparses...

  • Marc Therrien - Abonné 1 avril 2021 07 h 52

    Et forcer l'appétit


    Faute de trouver des nouveaux moyens de transmettre le goût de parler français, on comprend que pour freiner le déclin de la langue française il faut trouver des moyens de transmettre la nécessité de parler français. Pour ce faire, il semble qu’il n’y ait rien de mieux qu’une loi 101 2.0 énergique. Me semble que quand le goût ne s’impose pas de lui-même, je vois difficilement comment il peut se développer par la contrainte. À moins que l’on puisse présupposer que les minorités désirent qu’on leur impose des lois qu’elles auraient spontanément envie de respecter et que l’appétit pour la langue française va se développer en la parlant de façon obligée.

    Marc Therrien

    • Patrick Boulanger - Abonné 1 avril 2021 18 h 24

      « Me semble que quand le goût ne s’impose pas de lui-même, je vois difficilement comment il peut se développer par la contrainte. »?

      Sans la Loi 101 qui est contraignante, que serait le Québec aujourd'hui? Cette loi a contraint bien des immigrants à envoyer leurs enfants à l'école française depuis son adoption... Cela dit, je suis bien d'accord qu'il faut cultiver le goût d'utiliser cette langue, mais sans mesures structurelles, je ne crois pas que nous puissions faire prospérer cette langue au Québec.

  • Pierre G. Blanchard - Abonné 1 avril 2021 08 h 03

    Entre chambre à coucher et milieu de travail ?

    Regardons-nous les statistiques du mauvais côté de la lunette ? Il est évident que si nos immigrants viennent en majorité de pays non francophones, ils vont parler leur langue natale à la maison et ce nombre s'accélère car l'immigration est en hausse partout au pays. Aussi un apport de régions dans le monde dont la langue d'enseigement est souvent l'anglais ou en est une forte composante passé le primaire. Des populations dont la culture est différente et fortement ancrée dans leurs moeurs. Expliquant que des familles asiatiques, entre autres, établis ici depuis plusieurs générations parlent toujours leur langue maternelle à la maison. Une réalité multiculturelle qui est moins une menace si la langue majoritaire est apprise à l'école et utilisée en milieu de travail, tenant compte bien sûr que nous vivons en Amérique et l'anglais demeure la langue internationale des affaires et des communications. Il appert alors difficile de contrôler efficacement ou d'imposer une langue socialement, d'autant qu'il y a un multilinguisme évident en milieu de travail au QC, incluant l'espagnol, et présentement non calculé. En réalité, la langue a peut-être plus à voir en éducation que dans les chambres à coucher de la nation. Faudrait-il se demander si tout diplôme officiel d'un établissement d'éducation secondaire au QC ne devrait pas être assorti d'un bonne connaissance du français. Une exigence et des tests d'aptitude qui pourraient s'étendre aux certificats professionnels et de travail exigeant des contacts avec le public ?

  • François Beaulé - Inscrit 1 avril 2021 09 h 35

    La loi 101 s'oppose au libéralisme

    Notre culture et notre civilisation sont imprégnées du libéralisme depuis plusieurs décennies. On définit maintenant la liberté comme étant une affaire personnelle. On prétend pouvoir travailler en choisissant son employeur ou le faire à son compte. On choisit ce que l'on achète et ce que l'on consomme sur un marché. On définit ainsi un habitat et un mode de vie quoique le choix des autres limite souvent nos choix personnels. Par exemple, si les maisons sont trop chères dans la ville-centre, on n'a souvent d'autres choix que de participer à l'étalement urbain.

    Or la loi 101 impose des contraintes importantes aux libertés individuelles. Elle s'oppose au libéralisme. Comment peut-on justifier ces contraintes aux libertés individuelles alors ce n'est pas le fait de parler une langue plutôt qu'une autre qui menace la nature et donc la vie des générations futures ? Il me semble que d'autres contraintes aux libertés individuelles sont beaucoup plus nécessaires pour changer notre mode de vie afin de l'adapter à l'environnement terrestre.

    Par ailleurs, l'évolution de l'usage de la langue française au Québec est liée notre faible fécondité. Jusqu'à quel point cela est-il le résultat de choix individuels ? Jusqu'à quel point cela est-il dû aux valeurs et aux contraintes induites par le libéralisme et le système capitaliste ?

    • Patrick Boulanger - Abonné 1 avril 2021 18 h 36

      Rien ne nous empêche de limiter nos libertés pour prendre mieux soin de l'environnement tout en gardant nos contraintes liées à la langue. Un n'exclu pas l'autre.

  • Claude Gélinas - Abonné 1 avril 2021 09 h 51

    L'incohérence du Gouvernement : Réforme de la Loi 101 VS 100 Millions pour l'agrandissement du collège Dawson.

    Comment ne pas constater l'incohérence du Gouvernement à réformer la Loi 101 tout en faisant la promotion de l'anglicisation des étudiants québécois en accordant plus de 100 Millions pour l'agrandissement du collège Dawson. À quant une politique de subvention proportionnelle à la population anglophone vivant au Québec. Dit autrement cela s'appelle couper la branche sur laquelle les francophones sont assis.

    • Gylles Sauriol - Abonné 1 avril 2021 10 h 16

      Vous m’enlevez les mots de la bouche Mr Gélinas ! Incohérence est vraiment le bon mot ! C’est à n’y rien comprendre

    • Brigitte Garneau - Abonnée 1 avril 2021 10 h 26

      "Dit autrement cela s'appelle couper la branche sur laquelle les francophones sont assis." Je crois, pour ma part, que la branche est déjà coupée...c'est maintenant au tour du tronc...de passer à la tronçonneuse!!

    • Patrick Boulanger - Abonné 1 avril 2021 18 h 39

      Peut-être s'agit-il d'un d'un petit cadeau pour mieux faire passer les mesures costaudes que l'on nous promet? Pour ma part, je préfère attendre de voir le tableau d'ensemble avant de juger.