La mère de toutes les batailles syndicales

C’est la mère de toutes les batailles syndicales — et elle a le soutien du président Joe Biden. Les 5800 employés de l’immense entrepôt d’Amazon situé à Bessemer, en Alabama, vont-ils ou non décider de former un syndicat ? Le vote par correspondance étalé sur deux mois a pris fin lundi et le dépouillement des bulletins a commencé mardi dans les bureaux du Conseil national des relations de travail, à Birmingham. Le résultat n’est pas attendu, au bas mot, avant plusieurs jours, étant donné l’arsenal d’objections techniques et légales que les avocats de la multinationale du commerce en ligne vont assurément soulever. Que les salariés votent oui, ce qui n’est certes pas acquis, vu la culture antisyndicale qui prévaut chez nos voisins, et cela provoquerait forcément une onde de choc sur les activités d’Amazon, aux États-Unis d’abord, mais à l’étranger aussi, y compris au Québec où l’entreprise possède cinq installations.

C’est la mère de toutes les batailles syndicales parce qu’elle va au cœur du débat sur les inégalités, sur la mauvaise distribution des fruits du travail — ce débat que la pandémie a tant exacerbé. En fait, un non à la création d’un syndicat à Bessemer ne constituera pas le fin mot de l’histoire puisque cette bataille épique et historique cristallise tout ce qui cloche gravement aux États-Unis — à savoir ses dynamiques d’injustice économique et raciale.

Et pour cause. Bessemer est considérée comme la ville la plus pauvre de cet État du Sud et les employés de l’entrepôt d’Amazon, ouvert en 2020, sont majoritairement des femmes noires. Elles font face au deuxième employeur en importance aux États-Unis et à un grand patron, Jeff Bezos, fieffé antisyndicaliste, qui est considéré, avec Elon Musk, comme l’un des deux hommes les plus riches du monde et dont la fortune a gonflé de quelque 70 milliards $US depuis le début de la crise sanitaire.

Cette bataille de syndicalisation est en quelque sorte, mais pas seulement, l’équivalent socioéconomique du procès, amorcé lundi à Minneapolis, du policier Derek Chauvin, accusé du meurtre de George Floyd. Le révérend William Barber, militant de premier plan, ne disait guère autre chose récemment en affirmant que « Bessemer est maintenant notre Selma », par allusion — hyperbolique ? — à Martin Luther King et aux marches antiségrégationnistes qui ont été au centre du mouvement pour les droits civiques dans les années 1960. La suite des choses permettra de vérifier cette hyperbole.

Mais c’est une entreprise de syndicalisation qui interpelle l’ensemble du monde du travail américain, noir comme blanc, et ce qu’il devient. Oui, Amazon paye ses employés 15 $ l’heure (le double du salaire horaire local) et leur garantit l’accès à des soins de santé, ce qui n’est pas rien, mais ce sont les conditions de travail arbitraires et jugées « déshumanisantes » — cadences de travail, surveillance constante, horaires de travail irréguliers, licenciements par SMS — qui ont en l’occurrence mis le feu aux poudres. Le fait est, en passant, que c’est un incident anodin qui a déclenché l’entreprise de syndicalisation — un incident survenu ce jour de printemps où l’employé Darryl Richardson, rentré chez lui après le travail, a contacté les bureaux de la Retail, Wholesale and Department Store Union (RWDSU) après qu’un supérieur l’eut averti que, pour avoir fait une pause pipi trop longue, dix minutes seraient retranchées à sa paye…

De ceci à cela, ainsi que l’écrit The New Yorker, la bataille a pris des dimensions nationales, pour ne pas dire internationales, pour la raison assez fondamentale qu’Amazon, à titre de géant numérique et algorithmique, est un acteur dominant du monde du travail et de l’avenir high-tech de nos économies de consommation.

Bernie Sanders et Black Lives Matter, entre autres, ont pris fait et cause pour les travailleuses, ce qui n’étonnera personne. Plus extraordinaire est l’appui qui leur a été apporté par Joe Biden. Il est frappant de voir ce dernier renouer clairement avec une tradition démocrate protravailleurs que le parti ne défendait plus depuis longtemps que du bout des lèvres. Biden c. Bezos, qui l’eût cru ? C’est ainsi d’ailleurs que, début mars, la majorité démocrate à la Chambre des représentants a voté l’élargissement le plus ample du droit du travail depuis le New Deal, apparemment décidée à faire de cette loi une pièce maîtresse de la relance postpandémique — une initiative qu’il sera par ailleurs difficile de faire passer au Sénat. Il est vrai que M. Biden cultive l’appui de l’électorat noir tout en s’efforçant de regagner la confiance de la classe ouvrière blanche qui a été séduite par Donald Trump. Alors, tant mieux si son opportunisme électoral se conjugue à un projet progressiste. Trop de loups ont voisiné les brebis dans la bergerie du Parti démocrate.

5 commentaires
  • Robert Bérubé - Abonné 31 mars 2021 06 h 29

    Tout travail mérite salaire...

    Comme aime me rappeller mon fils. J'ajouterais un salaire decent. La syndicalisation d'une entreprise devrait être la norme dans un monde civilisé pour favoriser le partage de la richesse. Au, fait qui a permis à Bezos d'engranger ces milliards si ce n'est que la force du travail de ses employés. La question est plutot: vivons nous dans un monde civilisé?

    • Marie-France Pinard - Abonnée 31 mars 2021 09 h 28

      M. Bérubé,

      Je ne saurais mieux dire.

      Il s'agit d'un monde civilisé...à deux vitesses. Il y a la "civilisation" des Bezos de ce monde et de ce 1% qui détient à lui seul, faut-il le rappeler, une portion démesurée des richesses planétaires, et la "civilisation" des millions de déshérités à moins de $ 1 par jour.

      Homo sapiens rebaptisé en Homo avidus.

    • Nadia Alexan - Abonnée 31 mars 2021 11 h 22

      Il est grand temps que nos gouvernements arrêtent la cannibalisation des travailleurs par les multinationales qui les exploitent comme des esclaves.
      C'est bien connu depuis longtemps que «les conditions de travail arbitraires et jugées « déshumanisantes » — cadences de travail, surveillance constante, horaires de travail irréguliers, licenciements» sont à l'ordre du jour chez Amazon.
      Il faudrait que nos gouvernements réglementent ces vautours milliardaires qui ne respectent pas l'humanité de la personne. La démocratie ne suffit pas aux seines de la politique, elle doit se prévaloir aussi dans les entrailles de l'entreprise, le dernier bastion de la dictature.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 31 mars 2021 08 h 32

    Le respect

    À un moment donné, les travailleurs sont suffisamment écoeurés pour vouloir changer la situation. Ils l'ont fait en se syndiquant lorsque plusieurs employeurs québécois coupaient leur salaire lorsqu'ils devaient se rendre aux funérailles d'un membre de la famille ou de sa conjointe; ils l'ont fait lorsqu'on les empêchait de participer à de tels événement en les menaçant de congédiement. Le même phénomène d'écoeurement amène aujourd'hui un grand nombre de travailleurs de la santé à s'absenter longtemps de leur travail ou même à quitter leur profession parce qu'on les force à faire du temps supplémentaire obligatoire depuis des décennies, ou pire, les empêche de protéger leur vie et leur santé en ne leur fournissant pas le matériel ou les conditions de travail requises.

  • Richard Lupien - Abonné 31 mars 2021 09 h 33

    Cet unique événement.....

    ......en ce pays qui n'est pas démocratique, (où on limite allègrement le droit de vote), impérialiste, (où on déclare la guerre à des contrées pour simplement aller y voler leur pétrole), en ce pays qui appuie inconditionnellement l’apartheid menée par Israël envers le peuple palestinien, en ce pays qui a fomenté tant et tant de coup d’état en Amérique Latine, en ce pays qui ne respecte pas les droits humains en y pratiquant la torture comme à Guantanamo, en ce pays où les riches n'ont aucun soucis pour les pauvres, en votant contre une augmentation du salaire minimum, cet unique événement serait comme un brin de paille qui luirait dans la porcherie.