L'État a échoué

Après deux années d'investigation, la commission d'enquête sur les attentats du 11 septembre en est arrivée à la conclusion qu'une réforme en profondeur des services de renseignement était vitale à la sécurité des États-Unis. Les agences concernées ainsi que les politiciens impliqués n'ayant pas su évaluer les dangers qu'induit le terrorisme islamiste, il est recommandé que cette refonte se fasse à l'enseigne du décloisonnement tous azimuts.

Lorsqu'il a présenté le rapport de près de 600 pages consacré à ce qui s'est passé en amont comme en aval des attentats du 11 septembre, le président de la commission, Thomas Kean, ex-gouverneur républicain du New Jersey, a résumé le tout comme suit: «L'État a échoué à protéger le peuple américain.» Autrement dit, chacune des personnes, qu'elle soit fonctionnaire ou politicienne, porte sa part de responsabilité dans le drame qui a coûté la vie à près de 3000 individus. Trop peu de gestes, affirme la commission, ont été faits pour contrecarrer ou à tout le moins freiner l'avancée de la nébuleuse fondée par Oussama ben Laden. À bien des égards, ce chapitre sanglant de l'histoire s'avère «par-dessus tout un échec de l'imagination».

Du côté des services de renseignement, CIA, FBI et NSA, ce déficit d'imagination découle pour une bonne part du maintien des cultures élaborées et imposées à tous au plus fort de la guerre froide. Après la chute du Mur, après surtout le premier attentat contre le World Trade Center en 1993, on n'a pas reconnu que la menace n'était plus symbolisée par un État mais bel et bien par une organisation subétatique, en l'occurrence al-Qaïda. Concrètement, cela signifie que la CIA suivait al-Qaïda à l'extérieur, le FBI à l'intérieur.

Outre la carence observée en matière d'ajustements, les membres de la commission notent évidemment le gâchis attribuable à la sempiternelle concurrence entre administrations. Dans le cas qui nous occupe, cette guerre larvée entre bureaucraties fut d'autant plus funeste que plusieurs d'entre elles auraient été en mesure d'agir. Lesquelles? Les services de renseignement dépendants des organismes régissant l'aviation, les douanes, le transport routier et le transport maritime.

Conséquemment, la commission suggère que toutes les infrastructures dont les employés travaillent sur le front de la sécurité soient fusionnées en une seule. Cette nouvelle agence devrait être dirigée par une personne dépendant directement du président des États-Unis. À ce propos, la commission fait une suggestion propre à bouleverser la haute hiérarchie. On souhaite en effet que le Conseil de la sécurité nationale, dont Condolezza Rice est actuellement la patronne, se voit retirer la fonction consistant à coordonner les actions des agences de renseignement. Il n'est pas besoin de lire entre les lignes pour comprendre que les membres de la commission veulent dépolitiser la fonction dite de coordination. En clair, ils veulent que cela revienne à un professionnel.

Du côté de la politique, les administrations Clinton et Bush n'échappent pas à la critique. À la première, on reconnaît une plus grande sensibilisation au fait terroriste qu'à la seconde. Le conseiller à la sécurité de Clinton, Sandy Berger, avait mis sur pied un mécanisme lui permettant d'être quotidiennement au courant des agissements observés de Ben Laden. Mais on reproche à cette administration de ne pas avoir imposé la réforme des services après l'attentat de 1993 ou après celui commis contre le USS Cole en 1998. En ce qui concerne l'administration Bush, on lui fait grief d'avoir modifié l'agenda communiqué par Clinton de manière à ce que le bouclier antimissile ait préséance sur le terrorisme.

Cela étant, à la lumière de la publication de ce rapport ou plus précisément de ses analyses et recommandations, on comprend beaucoup mieux pourquoi les bonzes américains du renseignement se disaient jaloux la semaine dernière de leurs collègues britanniques. Lorsqu'on compare la commission d'enquête sur les attentats du 11 septembre avec celle dirigée par lord Butler que constate-t-on? Que la première, cette commission à la création de laquelle Bush s'était opposé, fait largement écho à ce qu'on nomme la grandeur de la démocratie américaine. Alors que la seconde n'a servi qu'à couvrir les mensonges du premier ministre Tony Blair.

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