Le virus n’a pas dit son dernier mot

Le variant britannique B.1.1.7 poursuit sa course effrénée au Québec, comme il l’a fait ailleurs dans le monde. Les experts estiment que cette mutation de la souche initiale serait de 1,4 à 1,8 fois plus transmissible et de 1,1 à 1,7 fois plus virulente, avec une incidence directe sur les hospitalisations et les décès. Dans un reportage aux conclusions troublantes signé par notre journaliste Isabelle Paré, on s’inquiète de la montée en flèche des cas de patients plus jeunes atteints de formes graves de la COVID-19, gracieuseté du variant.

Dans sa dernière note de breffage diffusée à la fin de la semaine dernière, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) ne prend aucun détour pour exposer ses mises en garde. Les prochaines semaines seront « cruciales pour contenir la montée des variants de la COVID-19 au Québec », préviennent les auteurs dans leurs conclusions. En scrutant notamment le taux de reproduction du B.1.1.7, les chercheurs constatent une transmission plus prononcée et prédisent que les variants du SRAS-CoV-2 seront dominants au Québec d’ici le début du mois d’avril, soit cette semaine.

Le temps que les effets de la campagne de vaccination se fassent sentir, la posologie recommandée ne relève pas du mystère : intensification des opérations de traçage-dépistage et ardeur renouvelée pour adhérer aux mesures sanitaires. Surtout, ne pas baisser la garde, préviennent les chercheurs, pour éviter des « conséquences graves » — soins intensifs saturés, augmentation du nombre de décès. Refrain connu…

Alors que tout pointe vers un maintien des mesures sanitaires, voire un durcissement, l’équipe de François Legault choisit plutôt d’aller en sens contraire. Depuis vendredi dernier, les centres sportifs sont ouverts et les lieux de culte peuvent recevoir 250 personnes — pendant que Pessah (Pâque juive) bat son plein et à quelques jours des Pâques chrétiennes, il y a lieu de s’inquiéter. Lundi, les élèves du secondaire reprennent le chemin des classes à temps plein et délaissent l’alternance entre la présence à l’école et la classe au bout d’un écran. Les écoles sont un terreau fertile pour les variants : avec des jeunes asymptomatiques et une contagiosité élevée, tout militerait pour que les écoles soient considérées comme des zones vecteurs à surveiller, mais comme le démontrait Le Devoir la semaine dernière, les règles de confinement appliquées aux cas suspects ou en attente d’un résultat sont à géométrie variable et ne touchent pas l’ensemble de la famille et la fratrie. Elles le devraient pourtant ! La contagiosité du variant justifie que tous les cas suspects à l’école entraînent des mesures d’isolement préventif les plus larges possible, pour freiner la propagation potentielle.

Le Québec, semble-t-il, vogue à contre-courant. Au début de la semaine dernière, le premier ministre s’aventurait à dire que « le Québec résiste à la troisième vague ». Quelques jours plus tard, les statistiques avaient plombé son excès de jovialisme : « On voit le début d’une troisième vague. » Le gouvernement du Québec ose un pari périlleux en espérant que le sprint de la vaccination dépassera la course endiablée des variants. Ça n’est mathématiquement pas possible.

Si près du but, prendre le risque de retourner dans l’enfermement complet ? Pourquoi ? La population a compris depuis longtemps qu’une fois passé l’effet de stupeur mondial provoqué par la violence de cette pandémie, un puissant souque à la corde a commencé à se jouer au Québec entre le politique et la santé publique. La CAQ dispose sûrement d’indices lui permettant de croire qu’une large frange de la population est devenue imperméable à tout cri d’alarme et horizon de resserrement des mesures. Le cap franchi d’une année complète de pandémie résonne dans l’imaginaire des citoyens nostalgiques d’une certaine normalité : qui aurait cru l’an dernier à Pâques, alors que le premier ministre appelait les familles du Québec à « s’unir mais à distance », qu’on en serait exactement aux mêmes consignes, un an plus tard, prêts cette fois à plonger dans une troisième vague ?

La gestion d’une pandémie n’est pas une science exacte, on l’a dit et redit. L’indulgence doit donc faire partie des réactions qui colorent nos critiques de l’appareil politique. Mais il y a des errements qui ne s’expliquent ni ne se justifient — la vérificatrice générale du Canada l’a bien démontré en blâmant sévèrement l’Agence de la santé publique du Canada pour avoir très mal géré certaines phases cruciales de la pandémie. Le Québec a de nouveau franchi cette fin de semaine le cap des 1000 cas de COVID-19 supplémentaires confirmés, ce qui vient confirmer la tendance annoncée d’une courbe en remontée. Pour éviter que l’on tourne au rouge foncé en pleine douceur du printemps, mieux vaudrait qu’on reporte les assouplissements. Le virus n’a vraiment pas dit son dernier mot.

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