En temps et lieu

Le ministre des Finances, Eric Girard, a présenté un budget marqué par la pandémie, la deuxième vague continuant de peser sur les finances publiques. Les circonstances commandent que les dépenses soient soutenues, quitte à se soucier plus tard du déficit structurel de 6,5 milliards. « Chaque chose en son temps », a affirmé Eric Girard dans son discours. Il a raison.

Le ministre des Finances a annoncé que ce déficit structurel ne sera réglé que dans sept ans plutôt que cinq ans, comme le prescrit la Loi sur l’équilibre budgétaire. Il faut rappeler que c’est un déficit après le versement annuel entre 3 et 4 milliards au Fonds des générations. Eric Girard a même mentionné que ces dernières années, les ministères ne parviennent pas à dépenser la totalité de leurs crédits autorisés — entre autres, sans doute, parce qu’ils n’arrivent pas à procéder aux embauches prévues —, ce qui laisse bon an, mal an, quelque 2,5 milliards dans les coffres de l’État.

La Loi sur l’équilibre budgétaire sera suspendue pendant deux ans. Un projet de loi sera présenté en ce sens et le critique libéral en matière de finances, Carlos Leitão, a déjà donné son aval lors du huis clos. Sont exclues toute hausse d’impôt et de taxes et toute compression, en dehors de la suppression par attrition de postes de cadres dans la fonction publique que la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel, a présentée comme allant de soi.

Par rapport à la mise à jour de novembre dernier, le déficit pour l’année 2021-2022 passe de 8,25 à 12,25 milliards. Cet écart de 4 milliards est imputable aux dépenses encourues pour contrer la pandémie et, pour l’essentiel, elles sont non récurrentes.

Le budget s’étend sur cinq ans, mais en réalité, il s’agit d’un budget qui couvre les deux prochains exercices, toute projection au-delà de cette période est hasardeuse, d’autant plus qu’on ne sait quelle stratégie ou quelles combinaisons de mesures le gouvernement envisagera dans deux ans afin de renouer avec l’équilibre budgétaire.

Il faut procéder dans l’ordre, a fait valoir le ministre. D’abord lutter contre la pandémie. Ensuite — il se donne deux ans —, le Québec doit revenir à la situation de plein-emploi qui prévalait avant la pandémie ; le taux de chômage passerait de 6,4 % à 4,5 %, ce qui prévalait en février 2020. Une fois que l’économie atteindra son plein potentiel, il sera alors temps de se pencher sur le déficit.

Il faut dire que ce calendrier est idéal pour un gouvernement qui doit se présenter devant l’électorat en octobre 2022. Les décisions difficiles, si elles doivent être prises, ne surviendront qu’après le prochain scrutin. D’ici là, les nouvelles en provenance d’Ottawa pourraient être bonnes. Le gouvernement Trudeau pourrait consentir à relever quelque peu le transfert social en santé — le Québec réclame 6 milliards de plus à lui seul, mais Eric Girard ne se fait pas trop d’illusions. Ou encore, Ottawa pourrait engager des sommes pour l’établissement d’un régime pancanadien de garderies. Comme le Québec a déjà son réseau, cet apport lui serait versé en espèces.

Puisque le gouvernement Legault n’envisage ni d’alourdir le fardeau fiscal ni de recourir à des mesures d’austérité — ou à la rigueur, pour employer le mot que les libéraux préfèrent, il lui reste l’option de tabler, si on fait exception d’une possible hausse des transferts fédéraux, sur la croissance économique. On veut faire passer la croissance « normale » de l’économie québécoise de 1,5 % à 2 %, un objectif très ambitieux et à long terme. Or, pour y arriver, le ministre Girard ne peut compter sur l’accroissement de la population en âge de travailler. On mise sur une hausse de la productivité et la participation accrue au marché du travail des personnes âgées et des jeunes qui n’occupent pas d’emploi et ne sont pas aux études.

Le budget comprend de nouvelles dépenses en santé pour soutenir le maintien à domicile et l’accès aux soins de première ligne. Santé mentale, enfants en difficulté, personnes vulnérables sont aussi visées. Les dépenses annoncées ne sont pas faramineuses, mais elles sont ciblées. En éducation, on veut contrer les effets de la pandémie sur la réussite des élèves et des étudiants. Le gouvernement versera 100 $ par session, ou 200 $, à tous les étudiants des cégeps et des universités supposément pour qu’ils se procurent du matériel de bureau. Drôle de mesure gouvernementale, de nature psychologique, peut-on croire.

En définitive, Eric Girard a présenté un budget dans la tradition keynésienne qui, s’il ne casse rien, correspond bien aux circonstances actuelles. L’an prochain ou dans deux ans, il sera toujours temps d’arrêter la marche à suivre dans un monde post-pandémie.

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