Enterrement de première

Dans son rapport fort attendu sur le projet Énergie Saguenay de GNL Québec, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a taillé en pièces les arguments du promoteur quant aux mérites environnementaux et même économiques de cette usine de liquéfaction de gaz naturel destiné à l’exportation. Quant à l’acceptabilité sociale, minée par un profond clivage au sein de la population, elle n’est manifestement pas au rendez-vous.

Soulignons d’entrée de jeu que le BAPE n’a pas omis d’examiner des aspects importants de ce grandiose projet de 9 milliards, comme le craignaient certains. Même si le promoteur GNL Québec avait scindé son projet en deux — l’usine, d’une part et le gazoduc, de l’autre, comme si cela avait du sens —, les commissaires ne se sont pas laissé entraîner dans le stratagème. Ils ont évalué l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre (GES) produites par le projet, y compris les émissions en amont liées à l’extraction par fracturation du gaz naturel albertain. C’est un rapport rigoureux et ceux qui ont fait un mauvais procès au président de cette commission du BAPE, Denis Bergeron — à commencer par les députés de Québec solidaire —, mettant ainsi en doute l’indépendance et l’intégrité de l’institution, peuvent aller se rhabiller.

Encore récemment le premier ministre François Legault reprenait l’argument de GNL Québec voulant que le projet, s’il contribuait à augmenter les émissions de GES au pays, engendrerait une réduction de ces émissions à l’échelle mondiale. Cette prétention a volé en éclats. Il suffit de modifier légèrement quelques hypothèses du promoteur sur les émissions fugitives de méthane lors de l’extraction ou l’ampleur de la substitution du charbon par le gaz naturel en Europe et en Asie pour que le bilan positif, que fait miroiter GNL Québec, « ne se transforme, au mieux, en effet neutre, au pire, en augmentation nette au niveau planétaire ».

Plus important encore, cet approvisionnement « verrouillerait à long terme les choix énergétiques des pays clients », devenant un frein à la transition de ces pays vers une économie sobre en carbone. Avec ce projet, le Québec, non seulement contribuerait à l’expansion de l’industrie gazière canadienne au-delà de 2030, mais saperait l’atteinte de l’objectif de l’Accord de Paris pour l’ensemble de la planète.

Sur le plan économique aussi, le dossier d’Énergie Saguenay — on l’avait compris depuis le désistement il y a un an d’un investisseur majeur, Berkshire Hathaway — n’est guère reluisant. Plusieurs projets concurrents sont présentement en construction ou le seront prochainement. Les perspectives commerciales d’Énergie Saguenay se sont considérablement assombries depuis le lancement du projet en 2014, empirées par « la frilosité croissante » des investisseurs devant les placements à long terme dans les hydrocarbures.

En outre, le BAPE ne manque pas de signaler que l’érection d’un complexe de liquéfaction de gaz naturel sur un site vierge au bord du fjord du Saguenay, « un environnement reconnu pour ses paysages magnifiques » nuirait à l’importante industrie récréotouristique de la région. Et c’est sans parler des immenses méthaniers qui circuleraient sur la rivière, une plaie tant pour les touristes qui l’empruntent que pour les bélugas, une espèce en péril, qui la fréquentent.

Quant à l’acceptabilité sociale, la campagne menée par les promoteurs depuis des années a conduit à la formation de deux camps irréductibles viscéralement pour ou contre le projet. Le BAPE a observé un clivage social dont s’inquiète même la santé publique et qui risque de perdurer. Il faut en parler au député de Jonquière, le péquiste Sylvain Gaudreault, qui a eu le courage, ou la témérité, de se prononcer contre le projet. La semaine dernière, sans doute mise au parfum des grandes lignes du rapport, la cheffe libérale, Dominique Anglade, a changé la position de son parti, qui, dorénavant, s’oppose au projet. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, même si c’est par opportunisme.

Pour le gouvernement Legault, l’enterrement de première que le BAPE a réservé au projet déçoit les députés caquistes de la région qui salivaient à la perspective des retombées économiques — pas si élevées que ça une fois l’usine construite. François Legault devra maintenant trouver mieux pour l’économie de la région.

À son corps défendant peut-être, ce rapport vient de fournir au gouvernement caquiste une porte de sortie commode. Quelle serait sa crédibilité en matière d’environnement, crédibilité déjà entachée, s’il devait persister à se faire le complice d’intérêts américains pour un mégaprojet qui va l’encontre des engagements du Québec dans sa lutte contre les changements climatiques ? Grâce au BAPE, François Legault pourra continuer de regarder ses deux fils dans les yeux.

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