O’Toole prisonnier du parc jurassique

Lors du congrès du Parti conservateur du Canada (PCC) qui s’est déroulé virtuellement en fin de semaine, les militants ont rejeté une proposition d’ajout au programme qui débutait ainsi : « Nous reconnaissons que les changements climatiques sont réels. »

Vendredi lors de son discours, Erin O’Toole a affirmé que « nous ne pouvons pas ignorer la réalité des changements climatiques. Le débat est clos » (la traduction est de nous), une position qu’il a répétée lors d’un échange le lendemain. Il avait d’emblée rappelé que le PCC avait perdu deux élections en cinq ans et demi, invitant son parti à proposer de nouvelles idées au lieu de ressasser les anciennes et l’appelant à avoir « le courage de changer ». Pas sûr que son appel ait été entendu.

Le vote sur cette proposition, qui émanait d’une circonscription québécoise, est survenu avant le discours d’Erin O’Toole. Il ne s’agit donc pas d’une fronde directe lancée contre le chef. Il se peut également que certains militants qui ont voté contre l’aient fait en raison de ce qu’elle contenait d’autre, notamment cette idée de « responsabiliser les entreprises canadiennes, catégorisées surperpolluantes, à mettre en place des mesures qui vont réduire les GES avec une imputabilité de résultat ». Quoi qu’il en soit, cela montre qu’il y a encore bien des dinosaures au sein du PCC qui nient l’existence des changements climatiques ou encore qui s’opposent à ce qu’on emploie des moyens efficaces pour les contrer.

D’ailleurs, l’ancien militant écologiste et ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, jubilait lundi matin en réagissant au rejet de cette résolution. Comment lutter contre les changements climatiques si on ne demande pas aux grands pollueurs de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre ? s’est-il demandé dans une entrevue radiophonique. En effet, comment ?

C’est tout le problème du programme conservateur quand il aborde l’enjeu climatique : c’est mince, incomplet, inefficace. Les conservateurs s’en sont tenus à promettre, s’ils prennent le pouvoir, d’abolir la taxe sur le carbone imposée par le gouvernement Trudeau aux provinces qui ne participent pas à une bourse du carbone, comme le fait le Québec, ou qui ne tarifent pas autrement les émissions de GES.

Erin O’Toole s’est engagé à présenter une solution de remplacement « crédible », mais il ne l’a pas encore fait. Son prédécesseur, Andrew Scheer, n’avait pas présenté de proposition valable, se contentant de surfer sur la répugnance populaire envers l’imposition d’une nouvelle taxe. Les conservateurs ont combattu cette taxe lors des deux dernières élections et ils ont mordu la poussière « parce que les électeurs ne pensaient pas que nous étions sérieux » en matière de changements climatiques, a reconnu le chef conservateur dans son discours. On ne peut que lui donner raison.

Toutefois, ce n’est pas leur dernier congrès qui va permettre aux conservateurs de regagner un tant soit peu de crédibilité à cet égard. Et maintenant qu’un président républicain n’occupe plus la Maison-Blanche, ils doivent se sentir bien seuls.

On peut douter qu’Erin O’Toole parvienne à présenter un plan solide pour réduire les émissions de GES : son parti continue de rejeter la bourse du carbone, ce marché d’échange et de plafond d’émissions de GES, qui est le plus compatible avec la doctrine économique conservatrice. Et quand ses ouailles mettent en doute l’existence même de la crise climatique, du moins certaines d’elles, on ne voit pas comment Erin O’Toole pourra convaincre des électeurs pour qui c’est une irréfutable réalité qu’il est sérieux. Nous avons besoin d’un Parti conservateur qui a le courage de changer, dit-il. Eh bien, ce n’est pas encore fait.

Or la Cour suprême doit rendre, jeudi, sa décision sur la constitutionnalité de la taxe fédérale sur le carbone. Erin O’Toole doit prier Dieu avec une ferveur aussi intense que la droite religieuse de son parti pour que la Cour donne raison aux provinces qui ont contesté la légalité de cette taxe, soit l’Ontario, l’Alberta et la Saskatchewan, trois provinces dirigées par un premier ministre conservateur. En cette année d’élection fédérale, au printemps ou à l’automne fort probablement, ce serait un cadeau du ciel pour les conservateurs. Les libéraux de Justin Trudeau seraient privés de leur outil de prédilection pour réduire les émissions de GES. Les conservateurs, arrivant les mains vides, auraient beau jeu de laisser chacune des provinces décider ou non de taxer les émissions de GES — ce serait évidemment non pour les provinces qui ont mené la charge. Sauvé par la cloche, pourrait s’exclamer Erin O’Toole en remerciant Dieu.

À voir en vidéo