Pourquoi ces différences?

Si on en croit le ministre de l’Économie et de l’Innovation, M. Pierre Fitzgibbon, le président-directeur général d’Investissement Québec (IQ) doit être rémunéré comme les hauts dirigeants du secteur privé. Selon cette conception, le conseil d’administration d’IQ fixera des objectifs de rendement pluriannuels qui serviront à calculer la rémunération variable ajoutée au salaire de base. Ce qui pourrait, dit-on, faire doubler les salaires de l’équipe de direction, dont celui du nouveau p.-d.g., Guy LeBlanc, qui atteint pourtant déjà 484 000 $.

Investissement Québec n’est pas le seul à lier une partie de la rémunération des dirigeants au rendement. C’est le cas de la plupart des sociétés d’État dites commerciales comme la SAQ, Hydro-Québec, Loto-Québec ou la Caisse de dépôt. Dans ce dernier cas, par exemple, la formule a permis à l’ancien président, Michael Sabia, d’empocher 4,4 millions à sa dernière année à la tête de la Caisse, soit passablement plus que les 500 000 $ de base négociés à son arrivée, dix ans plus tôt. Ce montant a été calculé en comparant le rendement de la Caisse à ceux de son marché de référence, et les salaires à ceux qui sont versés aux dirigeants d’organisations d’une certaine importance, banques, caisses de retraite, compagnies d’assurances, etc.

Rappelons quand même au passage que cet ancien patron de BCE a refusé toute indexation de son salaire de base pendant ses années à la Caisse, refusé aussi la classique rente de retraite à vie des hauts dirigeants d’entreprise. Ce qui équivaut à laisser plusieurs millions de dollars sur la table. Son successeur, Charles Émond, n’a pas été aussi… comment dire ?

Il n’y a rien de mal à ce que l’État offre des conditions avantageuses, voire concurrentielles, lorsqu’il a besoin de recruter des femmes et des hommes capables de diriger des organisations aussi complexes et stratégiques que la Caisse de dépôt et Hydro-Québec. En guise de comparaison, rappelons que le successeur de M. Sabia à la tête de BCE, George Cope, a encaissé 12 millions en 2018. Et celui de Bombardier, Alain Bellemare, 13,7 millions.

En fait, c’est la rémunération de tous les grands patrons d’industrie qui mérite d’être critiquée, car très rares sont ceux dont le rendement au travail est à ce point exceptionnel qu’il justifie un salaire de 200 à 300 fois plus élevé que le revenu moyen d’un salarié canadien.


 
 

Cela étant dit, même en acceptant qu’il faille jouer le jeu de la concurrence des talents dans une société où chacun est libre d’accepter la meilleure offre, le cas d’Investissement Québec est différent de celui de la Caisse ou d’Hydro-Québec. IQ est un bureau de 1000 fonctionnaires tout au plus qui vient en aide aux entreprises en leur accordant des prêts et des subventions ou en prenant une participation au capital pour croître ou pour traverser une mauvaise passe. IQ a aussi des bureaux à l’étranger pour y recruter des entreprises en leur offrant une aide intéressante.

Son objectif n’est pas de faire des profits. IQ a même enregistré une perte de 173 millions l’an dernier malgré un « portefeuille sous gestion » de plus de 4 milliards.

En prenant le pouvoir, la CAQ a promis de faire d’Investissement Québec une organisation plus présente en région et beaucoup plus active dans la prospection d’investissements créateurs d’« emplois payants », comme M. Legault aime à le répéter. C’est avec l’objectif de doubler les investissements étrangers pour les porter à 7 milliards par année tout en augmentant la part des exportations du Québec à 50 % du PIB d’ici cinq ans que le ministre Fitzgibbon a nommé Guy LeBlanc, un vieil ami, à la tête d’IQ. Une nomination partisane, ont dit certains, ce qui ne fait pas de cet ancien cadre retraité de PwC un incompétent, tant s’en faut. Mais de là à prétendre qu’il fallait doubler la rémunération pour obtenir des résultats, voilà une affirmation gratuite et néanmoins coûteuse dont plus d’un haut fonctionnaire à la Santé ou à l’Éducation aimerait aussi profiter.

Pourquoi toujours ce réflexe de traiter les employés des sociétés d’État à vocation commerciale différemment des autres ? On se trompe en croyant que tous les individus compétents intéressés par le service public sont aussi gourmands.

Alors que les 450 000 salariés des réseaux de la Santé et de l’Éducation attendent encore la conclusion des négociations de leurs conventions collectives, ce n’était certainement pas le meilleur moment pour annoncer qu’on allait doubler la rémunération de fonctionnaires dont le travail n’est ni plus essentiel, ni plus difficile, ni même plus rentable que celui de milliers de collègues. Comment un politicien comme M. Legault a-t-il pu s’imaginer que personne ne réaliserait que le roi est nu ?