Encore des cas isolés, vraiment?

Les incidents révoltants à teneur raciste s’additionnent ces derniers temps dans le réseau de la santé, et ce, malgré l’onde de choc laissée par le décès tragique de Joyce Echaquan à Joliette. Mais il est devenu coutume pour les dirigeants politiques de jouxter désormais l’expression de leur indignation à la dénégation obstinée du concept de racisme systémique.

Au CLSC de Joliette, non loin de là où l’Atikamekw Joyce Echaquan est décédée sous les insultes racistes, cruelles et inhumaines de deux employées, Jocelyne Ottawa, elle aussi originaire de Manawan, raconte avoir subi l’humiliation de la part de deux infirmières. Elles auraient raillé la femme de 62 ans venue consulter un médecin pour une blessure à un pied, poussant le mauvais goût jusqu’à la moquer en lui disant : « On va t’appeler Joyce, ça sonne comme Jocelyne. Ça va être Joyce pour les intimes ! » L’Autochtone s’est évidemment sentie humiliée, mais a subi en silence cette méchanceté sourde par peur « qu’elles décident de ne plus [lui] donner de soins ».

La présidente-directrice générale par intérim du CISSS de Lanaudière, Caroline Barbir, a réagi promptement, et on ne peut que saluer sa diligence : elle a immédiatement suspendu les deux fautives, ordonné une enquête interne et, le lendemain, les deux femmes étaient finalement remerciées au nom d’une politique de tolérance zéro. Son prédécesseur, parti en disgrâce, avait brillé par son inaction et sa mollesse.

Le réseau de la santé du secteur de Joliette, déjà visé par la commission Viens, accuse le coup. Il s’agit d’une suite de revers malheureuse : non seulement il y a eu le décès tragique de Mme Echaquan, mais on apprend avec effarement que les deux infirmières qui se sont moquées cruellement de Jocelyne Ottawa avaient assisté à une formation destinée à sensibiliser le personnel à l’importance de ne pas perpétuer des préjugés et comportements racistes. On ne détruit pas une armure de clichés avec un petit deux heures de colloque.

Pendant qu’en haut lieu on théorise sur les concepts à privilégier, le terrain ne dérougit pas. La semaine dernière, la mort à l’hôpital Charles-Le Moyne de Mireille Ndjomouo, une femme d’origine camerounaise de 44 ans qui a publié un appel à l’aide vidéo sur les réseaux sociaux alors qu’elle était hospitalisée, dénonçant la nature des traitements qu’on lui administrait, a provoqué la tenue de deux enquêtes pour élucider les circonstances exactes de cette mort.

Mercredi, La Presse révélait que le CISSS des Laurentides a publié à dix reprises l’automne dernier une offre d’emploi destinée à recruter des préposées aux bénéficiaires « de couleur de peau blanche » pour travailler à l’hôpital de Saint-Eustache, le tout vraisemblablement pour satisfaire aux besoins particuliers d’un patient difficile.

Chaque fois, la CAQ s’émeut, s’indigne, peste et tempête, mais s’abrite prudemment sous le chapeau protecteur des « cas isolés » pour éviter de tomber dans la marmite du « racisme systémique ». Le premier ministre François Legault refuse d’accoler aux institutions une étiquette raciste qui risquerait de rejaillir sur l’ensemble des Québécois.

Au nom de cet entêtement, le Principe de Joyce est donc toujours boudé par Québec. Élaboré par la nation atikamekw, il prévoit une série de mesures et d’actions destinées à garantir un accès équitable, dénué de toute discrimination, à tous les services sociaux et de santé à l’ensemble des Autochtones. La CAQ ne conteste pas le bien-fondé du principe, mais bien la demande sous-jacente qui y est accolée de reconnaître le racisme systémique.

L’adoption du Principe de Joyce ne viendrait pas comme par magie dispenser le réseau de la santé de toute manifestation raciste, mais en refusant d’y adhérer comme au socle sur lequel le Québec installerait son plan de match antidiscriminatoire, on laisse entendre que le mal n’est ni répandu ni incrusté. Et que, donc, il n’y a pas péril en la demeure. Et pourtant...

Note de la rédaction

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La question du jour: le gouvernement du Québec devrait-il adopter une loi contre l’obsolescence programmée des produits électroniques?