La barrière de la langue en plus de l’isolement

Les travailleurs étrangers agricoles tout droit venus du Mexique et du Guatemala portent l’étiquette de travailleurs essentiels, mais dans tout le dispositif mis en place par l’Agence de santé publique du Canada pour leur permettre d’utiliser une trousse de dépistage de la COVID-19 à leur arrivée, il semblerait qu’on ait omis un outil « essentiel » au succès de l’opération : traduire les instructions en espagnol.

Le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau, déplore ce vice de procédure et demande un rétablissement des choses, comme l’indiquait Le Devoir cette semaine dans un reportage de Sarah R. Champagne. Il a raison de s’étonner et de s’indigner, comme le font ceux qui sont sur la première ligne et accueillent ces joueurs qui composent au Québec 30 % de la main-d’œuvre agricole. À leur arrivée à l’aéroport, ils reçoivent une trousse de dépistage dont ils devront faire usage pendant leur quarantaine, s’auto-administrant un test en appel vidéo et communiquant ensuite avec un service de messagerie pour que l’échantillon soit récupéré.

Jusqu’à maintenant, en raison notamment de la barrière de la langue, cette trousse suscite plus d’incompréhension qu’autre chose. Qu’on imagine l’effet négatif pour des citoyens tout juste arrivés au Québec : au dépaysement on additionne un isolement obligatoire, l’absence de soutien et d’entraide en raison de l’impossibilité des contacts, des difficultés technologiques et de disponibilité d’Internet dans certaines régions et — le comble — l’incapacité de comprendre les consignes d’urgence liées au contexte sanitaire. On peine à trouver ce qui peut expliquer ou excuser ces oublis honteux.

Les travailleurs étrangers agricoles ont doublé en effectifs au Québec entre 2015 et 2018, pour atteindre quelque 16 000 personnes. En 2021, par le truchement de deux programmes d’immigration temporaire, le Québec accueillera 15 000 de ces acteurs essentiels devenus un maillon central de notre économie.

Les efforts consentis par les différents gouvernements pour communiquer avec leurs ouailles ont été colossaux, on ne peut le nier. Mais en dehors des cercles d’initiés — les abonnés aux conférences de presse du premier ministre, les usagers des médias de communication traditionnels, capables de capter les messages clés au gré des urgences et nouvelles campagnes — comment toucher tous ceux et celles qui se retrouvent dans « l’angle mort » ?

Des groupes communautaires s’inquiétaient il y a quelques jours que dans les efforts de sensibilisation destinés à inviter la population à se faire vacciner, on passe carrément à côté de tout un pan de population. Plus précisément, des aînés allophones laissés de côté, coincés — pour toutes sortes de raisons propres à leur contexte de nouveaux arrivants — dans un véritable désert d’information. Même si les feuillets d’information du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) ont été traduits en 21 langues et mis à la disponibilité par la Direction de la santé publique de Montréal, encore faut-il que l’information chemine jusqu’à ces citoyens qui sont isolés dans l’isolement collectif imposé au Québec.

Dans certaines zones de Montréal où les taux d’infection sont beaucoup plus élevés qu’ailleurs, certains signaux seront à scruter de manière attentive : sur la première ligne, des organismes de soutien craignent que le nombre d’aînés vaccinés dans certains groupes ethnoculturels soit famélique. Que non seulement les informations techniques ne leur aient pas été acheminées mais qu’en plus, personne n’ait pu marquer l’importance de la vaccination et effectuer la sensibilisation nécessaire. Certains CIUSSS ont dépêché des sentinelles qui ont pour mission de joindre les citoyens là où ils sont pour effectuer la communication de base, mais les efforts doivent être accentués.

Ces alertes à une communication plus soutenue, efficace et rigoureuse pour toucher les allophones rappellent que tous ne sont pas égaux devant la pandémie et qu’il revient aux autorités compétentes d’adapter les stratégies pour contacter la population dans l’urgence. Dans un contexte où la francisation de Montréal est désormais devenue un combat, on ne soulignera jamais assez l’importance d’accélérer les efforts de francisation destinés aux populations immigrantes. Ce parcours du combattant en temps « normal » s’est considérablement complexifié en pandémie, notamment parce que les néo-Québécois pratiquent leur français en visioconférence. L’importance cruciale de la vaccination pour atteindre l’immunité collective est directement liée à la capacité des autorités de contacter les citoyens. Tous les citoyens.

Note de la rédaction

Le Devoir tente aujourd'hui une nouvelle expérience. Plutôt que d'ouvrir plusieurs textes aux commentaires des lecteurs, nous vous proposons une question à débattre pendant la journée, en lien avec l'actualité. Ce format nous permettra notamment de prendre le pouls de notre lectorat et de nous inspirer de votre participation pour développer des sujets et de répondre à vos questions. Nous regarderons de près les résultats de cette expérience pour voir comment la faire évoluer.

 

La question d'aujourd'hui: devrait-on obliger les professionnels de la santé à se faire vacciner contre la COVID-19?



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