La répression comme système

Le régime « soviéto-tsariste » de Vladimir Poutine flanche-t-il ? La réponse est d’abord non, si l’on considère les leviers de pouvoir dont il s’est blindé, à commencer par ceux qui lui ont procuré le pseudo-référendum constitutionnel de juillet 2020 par lequel il s’autorise à être réélu à la présidence jusqu’en 2036. Et même si les États-Unis et l’Union européenne ont haussé le ton de façon concertée, suivant le souci de multilatéralisme affiché par Joe Biden, en annonçant une série de sanctions contre Moscou pour son traitement du dissident Alexeï Navalny, bête noire du président russe.

Mais la réponse est aussi oui, à voir l’acharnement avec lequel le Kremlin s’est employé à écraser la résistance de Navalny, depuis la tentative de l’éliminer par empoisonnement au Novitchok jusqu’à son transfert fin février, suivant la logique stalinienne et répressive du goulag, dans une colonie pénitentiaire située à 200 km de Moscou, à l’issue d’un « procès » foncièrement politique.

L’étoile de Vladimir Poutine a pâli avec l’érosion du niveau de vie des Russes. Et son nationalisme agressif n’a plus tout à fait la force de ralliement collectif qu’il avait. La résignation demeure grande au sein de la société russe, mais l’affaire Navalny a ouvert une brèche. La campagne anticorruption qu’il a orchestrée a réveillé des consciences, comme l’a montré la poussée exceptionnelle de manifestations survenues dans tout le pays en janvier et février. Il y a peut-être là les prémices d’un basculement.

Poutine ne s’est pas privé d’user de répression brutale depuis son arrivée au pouvoir en 2000. La violence politique est « constitutive » de sa présidence, pour reprendre le mot des auteurs de Poutine, la stratégie du désordre, récemment publié. Or, la répression s’accentue depuis quatre ans, et cette accentuation traduit une perte de légitimité. Avec Navalny, cette violence franchit un nouveau seuil. Poutine s’enferme dans un recours à la force comme fin en soi — dans sa relation au peuple russe comme, du reste, dans son rapport au monde, ainsi que le montre son engagement en Syrie. Poutine en perte de popularité, il est attendu que la répression va se durcir encore. Objectivement, le « système Poutine » s’expose à une impasse politique.

En Navalny, le président russe affronte un rival rusé, frondeur, qui retourne contre lui ses propres armes, en fait. Un palais pour Poutine, l’histoire du plus gros pot-de-vin, le documentaire choc mis en ligne par l’équipe de Navalny, qui étale la corruption du régime et qui a fait l’objet sur YouTube de 90 millions de visionnements, a dû le faire enrager, lui dont le gouvernement a un contrôle quasi absolu sur l’information — et la désinformation. Navalny est ensuite un adversaire à sa mesure pour son populisme — un temps teinté d’accents ultranationalistes et xénophobes, ce qu’il n’a jamais vraiment renié avant d’enfourcher le cheval plus porteur de l’anticorruption. Personnage trouble, donc, ce que montre bien la récente décision d’Amnesty International de ne plus le considérer comme un « prisonnier de conscience ».

 
   

Mais cela reste le combat de David — emprisonné — contre Goliath. Goliath avec son FSB (ex-KGB) et l’encadrement idéologique très « soviétique » de l’armée ; avec sa justice asservie et son impunité ; avec la formation de Younarmia (l’armée des jeunes) et la multiplication de lois répressives (contrôle des réseaux sociaux, loi sur « le manque de respect aux autorités », etc.). On invite les enseignants universitaires à défendre les « valeurs traditionnelles » sous peine de licenciement. On expulse les étudiants qui participent à des manifestations pacifiques. Comme en URSS, écrit le philosophe Kirill Martynov dans Le Monde. « Entre Poutine et le peuple russe, il n’y a plus aujourd’hui que les matraques. »

Et c’est David avec dans la main un caillou, lire avec le seul soutien d’une petite partie de la rue — face à une grande partie de l’opinion, qui croit toujours que son empoisonnement était une mise en scène.

Les sanctions annoncées récemment par l’UE et Washington ne pèsent pas lourd dans ce combat inégal. Beaucoup les jugent presque symboliques en ce qu’elles ne ciblent pas plus précisément les oligarques proches de Poutine. Qu’il suffise de dire que l’UE s’insurge, mais qu’il ne s’agit pas pour autant de compromettre le projet de gazoduc russe Nord Stream 2, dont bénéficiera particulièrement l’Allemagne.

Que seront dans l’après-Trump les relations russo-américaines ? Joe Biden a promis de faire de la défense des droits de la personne une priorité de sa politique étrangère face à la Russie et à la Chine. Sa promesse n’aura de crédibilité que s’il la tient en politique intérieure, puisque les États-Unis ne sont pas sans poutre dans l’œil. L’avenir dira ensuite dans quelle mesure il résistera à la tendance lourde de la diluer dans les intérêts économiques et géopolitiques des États-Unis. Les mouvements pro-démocratie, partout dans le monde, sont tout yeux, tout oreilles.

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