Détecter les signaux d’alarme et agir

L’image est brutale et elle suscite d’autant l’horreur : deux femmes ont été sauvagement assassinées cette semaine à Sainte-Sophie à coups de hache. Le suspect est un ex-conjoint au parcours semé de petits et de grands drames. Et avec le décès tragique de Myriam Dallaire et de sa mère, Sylvie Bisson, une catastrophe sociale connue s’étale au grand jour : les signaux précurseurs de ces meurtres étaient nombreux. Pourquoi n’ont-ils pas été perçus ?

Dans son tout premier rapport déposé en décembre dernier, le Comité d’examen des décès liés à la violence conjugale, mis en place par le Bureau du coroner, effectue une démonstration aussi navrante qu’éloquente : dans la dizaine de drames examinés aux fins d’analyse — regroupant 19 décès : féminicides, infanticides, suicides de l’agresseur, meurtre du partenaire présumé, suicide d’une victime de violence —, tous présentaient un ou plusieurs facteurs de risque définis, et certains près d’une trentaine. Dans 60 % des cas, 20 facteurs de risque ont été relevés. Dans 90 % des cas, il y en avait plus de 7.

Entre autres éléments les plus récurrents : une séparation récente, une perte d’emprise sur la victime de violence, du harcèlement, des propos et comportements stéréotypés, des antécédents de violence à l’extérieur de la famille, de la violence conjugale connue, une dépendance à l’alcool ou aux drogues ou un état dépressif. Dans plusieurs des dossiers analysés, des craintes pour la sécurité de la victime ou même la peur que l’agresseur se suicide avaient été exprimées par les proches et les intervenants connus des acteurs du drame.

Les signaux existent. Certains sont plus aisément identifiables que d’autres, mais ils sont là. Dans 80 % des cas ci-dessus mentionnés, les services policiers avaient été sollicités avant le décès. Souvent, les services sociaux et de santé avaient mis le nez dans le dossier familial, car dans plusieurs cas des enfants sont impliqués — dans les dix drames scrutés par le Bureau du coroner, six enfants ont été assassinés. Bien plus souvent qu’on ne le croie, des proches ou même des voisins ont été témoins d’incidents précurseurs. Le syndrome du « chacun dans sa cour » n’est pas de mise en matière de violence conjugale : mieux vaut pécher par excès de prudence que regretter une inaction fatale.

Dans son analyse percutante, le Bureau du coroner conclut que, malgré des demandes d’aide concrètes formulées par les victimes à une ressource de soutien ou plus, ces dix drames se sont soldés par 19 décès. La peur des femmes a été « sous-estimée ». « En elles-mêmes, les craintes de la conjointe et de l’entourage à l’égard de l’agresseur avéré ou potentiel ont souvent été sous-estimées. La reconnaissance des facteurs de risque à travers les contacts avec les services d’aide, les services de santé, la police ou le système de justice est un enjeu majeur, pour l’amélioration du filet de sécurité autour des victimes et pour la prévention des décès liés à la violence conjugale. »

Ces gestes « barbares », pour reprendre le terme employé par le premier ministre François Legault mercredi, ont culminé avec cinq décès de femmes depuis février au Québec. En 2020, huit meurtres conjugaux sont survenus sur notre territoire. Et ces homicides, expression culminante de la violence conjugale souterraine, ne sont malheureusement que la pointe de l’iceberg. Loin des caméras et de l’attention médiatique, des milliers de femmes vivent sous le joug d’un conjoint violent. La sous-déclaration d’incidents violents auprès des autorités policières depuis le début de la pandémie n’est pas nécessairement le signe que dans le confort de l’isolement la violence s’est dissoute.

Au contraire ! Les experts et ressources de soutien aux femmes victimes de violence conjugale observent une recrudescence importante du nombre de demandes d’informations et d’aide, mais ils ont compris que si le contexte de pandémie a exacerbé la prévalence de la violence, il a au contraire limité la possibilité pour les femmes de recourir au soutien des proches, ou de même envisager un départ de la maison, la recherche d’un nouveau logement et, conséquemment, la rupture, élément souvent déclencheur qui conduit au meurtre.

Cette situation de violence latente qui s’exprime dans la clandestinité des foyers et qui est nourrie par la pandémie n’est évidemment pas propre au Québec : l’Organisation mondiale de la santé et l’ONU ont également prévenu que, partout sur la planète, les femmes déjà très touchées par la violence conjugale hors pandémie — une femme sur trois subit de la violence sexuelle et/ou physique de la part de son partenaire intime — sont probablement encore plus isolées qu’avant. Dans ce contexte d’extrême vulnérabilité, la violence conjugale devient l’affaire de tout le monde. Amis, parents, voisins et voisines, intervenants, tous, nous devons être attentifs aux signaux.

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