Pétard mouillé

Le nouveau ministre de la Lutte contre le racisme, Benoit Charette, n’était pas sitôt nommé que le premier ministre François Legault devait défendre son choix de titulaire. La posture de défense a consisté à mettre en avant l’avantage pour un ministre non issu des minorités racisées d’avoir les meilleurs atouts pour convaincre les « Québécois qu’on appelle Blancs, ou “de souche” » de contrer le racisme.

La maladresse ne pouvait pas plus mal tomber. Nul besoin d’une remise en question des compétences de M. Charette pour conclure que l’élégance, le respect élémentaire et l’authenticité de la démarche auraient naturellement commandé qu’une personne issue des groupes racisés dirige ce ministère — et qu’on n’ait pas besoin, au jour un de l’aventure, de s’évertuer à convaincre qu’il n’y a pas mieux placé qu’un Blanc pour convaincre des Blancs de mettre à mal le racisme. Le seul fait de créer au Québec un ministère de la Lutte contre le racisme aurait dû constituer un gage de l’importance qu’on accorde à cette discrimination crasse bien présente dans notre société. Dommage que le choix du titulaire soulève soudain un doute sur une possible opération de façade. Perceptions et réalité — on le sait — s’amalgament très souvent.

Le casting est un art : le choix de l’ancien policier Ian Lafrenière aux Affaires autochtones avait déjà étonné, pour ne pas dire autre chose. Ça n’est pas non plus une science exacte : on a vu des médecins faire piètre figure à la Santé et d’anciens enseignants en péril à l’Éducation. Pour ajouter à la réaction mitigée, les critiques notent avec raison que M. Charette risque avec son double mandat — il conserve aussi Environnement et Lutte contre les changements climatiques — d’édulcorer ses « luttes » et de perdre en force de frappe là où déjà, en Environnement, on lui reproche des actions trop molles. L’urgence climatique commande pourtant une feuille de route qui ne permet pas de mener deux… luttes à la fois.

L’occasion était belle avec cette nomination — un geste fort faisant suite aux recommandations du Groupe d’action contre le racisme (GRAC) — de ne pas prêter le flanc à la critique et de tout faire pour que la sincérité des actions ne soit pas remise en question. Il est difficile de comprendre pourquoi ni Lionel Carmant ni Nadine Girault, tous deux membres du GRAC et eux-mêmes d’origine haïtienne, n’ont pas été pointés pour ce poste.

C’est donc un argument de plus pour nourrir les détracteurs de la CAQ qui lui reprochent de toujours être dans les demi-teintes dans son approche pour contrer le racisme. Ce gouvernement refuse obstinément la reconnaissance du racisme systémique — Benoit Charette adhère à la position de son gouvernement — alors que l’actualité récente laisse de nouveau percer les possibles stigmates d’un racisme ancré dans le fonctionnement des réseaux. De récentes révélations du Devoir sur la mise à l’écart de l’interprète atikamekw de l’hôpital de Joliette, Barbara Flamand, lors du décès de Joyce Echaquan, pointent pourtant de manière troublante vers une forme de racisme bien installé dans les us et coutumes de l’hôpital. Pendant que Mme Echaquan vivait ses derniers instants sous une pluie d’injures racistes d’une violence inouïe, aucun membre du personnel médical sur place n’a même songé à faire appel à Mme Flamand, une personne toute désignée pour faciliter les échanges et la communication.

Le ministre Charette aura la responsabilité de mettre en œuvre les recommandations contenues dans le rapport du GRAC, qui avait été jugé en décembre un exercice à moitié convaincant et peu ambitieux, un peu à l’image du reste dans le champ de l’action contre le racisme. Le rapport Le racisme au Québec : tolérance zéro recommandait notamment de mettre fin au profilage racial exercé par les policiers, dont l’arrestation injuste de Mamadi III Fara Camara présente les nauséabonds relents. Les attentes des communautés subissant les petites et les grandes calomnies du racismesont grandes. Les déceptions le seront d’autant si toute cette affaire s’avère un autre pétard mouillé.

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