Quantité négligeable

La direction de la Santé publique était d’avis que les salles de spectacles et les théâtres, qui s’étaient soumis à d’exigeantes mesures sanitaires, pouvaient rouvrir au même titre que les cinémas. Mais François Legault en a décidé autrement.

Dans un de ses 14 avis écrits rendus publics en fin d’après-midi vendredi — manœuvre classique pour diminuer l’impact de la nouvelle —, le directeur national de Santé publique, le Dr Horacio Arruda, recommandait, plus tôt cet automne, la réouverture des salles de spectacles, des musées et des bibliothèques à compter du 17 décembre puis, selon un deuxième scénario, le 5 ou le 12 janvier, dans la mesure où de strictes conditions étaient respectées.

Depuis plusieurs mois, les partis d’opposition réclamaient la diffusion de ces avis, qui n’ont d’ailleurs pas tous été dévoilés, le gouvernement gardant pour lui ceux qui auraient servi à sa prise de décision, selon les explications du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Devant la hausse des cas constatée en décembre, le gouvernement a décrété un couvre-feu au début de janvier, et tout allègement fut reporté. La semaine dernière toutefois, François Legault annonçait que, pour la semaine de relâche, à compter du 26 février, il allait jeter du lest dans les zones rouges en permettant l’ouverture des cinémas, des piscines et des arénas avec restrictions. Même si les cinémas rouvriront — une subvention pour le pop-corn que l’on ne pourra vendre est même prévue pour les propriétaires —, les salles de concert et les théâtres resteront fermés. L’ouverture des cinémas, c’est pour les enfants, a affirmé le premier ministre pour justifier sa décision, tout en reconnaissant que les cinémas ou les théâtres présentent des risques similaires quant à la propagation de la COVID-19. Des risques limités, nous dit la Santé publique.

Il est arrivé que le gouvernement Legault décide de passer outre à des recommandations de la Santé publique pour pousser plus loin les restrictions. Ce fut le cas quand il a ordonné la fermeture des restaurants à la fin septembre. La Santé publique estimait de son côté qu’en les soumettant à des contraintes encore plus sévères, ils auraient pu rester ouverts.

Dans la foulée, le gouvernement Legault décidait de fermer les salles de concert et les théâtres, tout comme à ce moment-là les cinémas, les musées et les bibliothèques. Jusque-là, le milieu des arts de la scène, conseillé par les directions de Santé publique, n’avait pas ménagé ses efforts pour se conformer aux directives sanitaires et réduire à des niveaux infinitésimaux les risques de propagation : diminution du nombre de spectateurs, port du masque obligatoire, installation de parois de protection. Pendant ce temps-là, Walmart, Costco et les arénas restaient ouverts.

On peut d’ailleurs se demander si c’est d’écrans plus grands qu’ont besoin les jeunes, eux qui sont rivés plus que jamais à d’autres écrans. Un peu de théâtre avec des comédiens en chair et en os se serait avéré encore plus salutaire pour leur santé mentale que le visionnement du dernier film des majors américaines.

Aujourd’hui, le milieu culturel accueille la décision du gouvernement avec la même incompréhension qu’en octobre, mais avec un sentiment d’urgence encore plus vif. Si les grandes compagnies ont pu se maintenir à flot grâce à des subventions d’appoint, les artistes inactifs pâtissent et plusieurs envisagent d’abandonner leur vocation.

Le gouvernement caquiste n’a pas fourni d’explications plausibles pour prolonger le coma artificiel dans lequel il a plongé les arts vivants. On ne peut que se perdre en conjectures. On voudrait éviter de rouvrir les salles de spectacles et les théâtres pour les fermer par la suite ? Ce n’est pas ce qu’envisageait la Santé publique. Craint-on que les puissants lobbies religieux exigent de réunir autant de fidèles dans les églises et les mosquées que les théâtres accueillent de spectateurs ?

Les voies du gouvernement caquiste sont impénétrables. Et nous avons l’impression que la docile et résignée ministre de la Culture, Nathalie Roy, est un simple pantin dans cette affaire.

En n’ouvrant que les cinémas, le gouvernement caquiste, dont on a dit qu’il était celui des banlieues, fait peut-être le choix de la culture populaire, ne voyant dans les arts vivants qu’un divertissement élitiste et subventionné qui n’intéresse qu’une poignée de privilégiés, quantité négligeable sur le plan électoral. C’est oublier que la vitalité culturelle d’une nation dépend de toutes les dimensions de ses manifestations artistiques et aussi de tous ses artistes qui l’incarnent.

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