Entre deux chaises

En mai dernier, le gouvernement Trudeau avait fait montre de cohérence mais aussi d’un certain courage politique en interdisant les armes d’assaut au Canada, un de ses engagements électoraux des libéraux. Plus de 1500 modèles de ces armes semi-automatiques de type militaire furent inscrits sur la liste des armes prohibées. Leurs propriétaires bénéficiaient d’une amnistie de deux ans, le temps pour le gouvernement de mettre en place un programme de rachat de toutes ces armes. Mais voilà, avec le projet de C-21 présenté mardi, contre toute attente, les propriétaires qui le souhaitent pourront conserver leurs armes.

Certes, en vertu d’un règlement dont on ne connaît pas encore la teneur exacte, ils ne pourraient plus utiliser leurs armes d’assaut. On ne sait pas si Ottawa obligera les propriétaires à rendre leurs armes inutilisables — du plomb coulé dans le canon peut faire l’affaire — ou s’il reviendra aux propriétaires de se priver du plaisir d’actionner la gâchette de leur joujou létal toujours fonctionnel. L’idée, c’est que l’arme ne serve pas et qu’elle ne soit plus qu’un objet de collection qu’on contemple avec nostalgie dans l’intimité de son foyer. Chacun prend son plaisir là où il le trouve.

Le projet de loi C-21 obligera les propriétaires à enregistrer leurs armes maintenant prohibées et à détenir un permis de possession. Pour justifier son programme de rachat volontaire, le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a cité l’exemple de la Nouvelle-Zélande qui, avec un programme obligatoire, n’a pu récupérer que 55 000 des 150 000 armes d’assaut en circulation parce qu’on ne savait pas toujours qui les détenait. Au Canada, il y aurait entre 155 000 à 200 000 armes d’assaut dans les chaumières, mais on ne connaît pas le chiffre exact. On veut donc encourager les propriétaires de ces armes à sortir de l’anonymat en contrepartie du droit de les conserver.

Difficile de dire si cette stratégie va fonctionner. Le problème, c’est que le gouvernement Trudeau dilue son message politique en permettant à des individus de détenir des armes de type militaire qui n’auraient jamais dû se trouver dans les mains de civils. On doit interdire la possession de ces armes meurtrières, point à la ligne, comme on interdit la possession de bazookas, de mines antipersonnel ou de grenades. Qui aurait l’idée de permettre à un individu de collectionner des mines antipersonnel à la condition qu’il s’engage à ne pas les utiliser ? À force de vouloir ménager la chèvre et le chou, le gouvernement Trudeau verse dans l’absurde.

Sur le plan politique aussi, il a réussi à mécontenter les partisans du contrôle des armes à feu, comme le regroupement PolySeSouvient, ainsi qu’une bonne partie de la population québécoise, et il ne parviendra pas à rallier la Coalition pour le droit des armes à feu et tous les rednecks qui chérissent les décharges de mitraille.

Avec le projet de loi C-21, Justin Trudeau a affirmé qu’il remplissait sa promesse de permettre aux villes d’interdire les armes de poing. On est loin du compte. En fait, Ottawa s’engage à rendre le permis de possession conditionnel au respect d’éventuels règlements municipaux relativement à l’entreposage et au transport des armes de poing.

C’est un aspect particulièrement bancal du projet de loi. Les armes de poing tels les revolvers sont des armes à utilisation restreinte au sens de la Loi sur les armes à feu. En principe, le permis d’en porter une n’est pas délivré sans raison valable. Certains emplois le justifient — gardiens de sécurité ou trappeurs, par exemple. Un individu peut aussi obtenir un permis s’il peut démontrer que sa vie ou celle des membres de sa famille est menacée et que la police ne peut apporter sa protection. Or, il y a tout de même plus d’un million de permis de possession d’armes à autorisation restreinte qui sont en vigueur et qui visent principalement des armes de poing. S’il est trop facile de se procurer un permis et s’il y a trop d’armes de poing légales en circulation, c’est au gouvernement fédéral d’y voir, pas aux municipalités. Et puis la prolifération de ces armes dans les grandes villes est le fait d’activités de criminels qui se passent bien des permis et n’ont cure des règlements municipaux. Comment peut-on penser qu’il pourrait en être autrement ?

Non seulement le gouvernement Trudeau veut que les municipalités assument des responsabilités fédérales, mais il souhaite encore une fois passer par-dessus la tête des provinces. À cet égard, le projet de loi C-21 professe un mélange des genres et des compétences incompatible avec le régime fédéral canadien. Justin Trudeau donne souvent à croire qu’il cherche à raviver le rêve de John A. Macdonald d’un Canada unitaire.

6 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 18 février 2021 04 h 42

    "À force de vouloir ménager la chèvre et le chou...

    Le gouvernement Trudeau verse dans l'absurde." C'est Alfred Jarry (Ubu) qui doit rire...et vive la pataphysique!!

  • Pierre Rousseau - Abonné 18 février 2021 08 h 12

    Beaucoup de fumée politique !

    On dira ce qu'on voudra, le Canada a un des régimes de contrôle des armes à feu des plus robustes parmi les pays démocratiques. Les crimes par armes à feu sont relativement rares et sont en grande majorité causés par des bandits et des organisations criminelles. Nous avons un système d'enregistrement des armes à feu dites à autorisation restreinte depuis des décennies mais cela n'a rien changé du côté du crime organisé. Cela n'a pas plus d'effet sur les groupes terroristes, en particulier les plus actifs ici, les suprémacistes blancs.

    Ceci dit, le gouvernement ne peut jamais être gagnant en tricotant la loi sur les armes à feu car il va toujours déplaire à quelqu'un alors que le véritable problème reste encore insoluble. Les gens honnêtes ont des permis et obéissent aux lois alors que le crime organisé, un problème surtout urbain, s'en fout éperdument et est derrière l'importation illégale d'armes de tout acabit en provenance des ÉU.

    En fin de compte, le gouvernement se sert de cette loi pour faire croire au peuple qu'il veille au grain alors qu'il est incapable de faire face au crime organisé et ce depuis fort longtemps. Le système judiciaire lui-même contribue au crime organisé en parquant les criminels tous ensemble dans les prisons, un lieu de recrutement idéal pour le crime organisé. S'il s'attaquait véritablement aux bandes criminelles, peut-être verrions-nous moins de meurtres comme celui de la jeune fille qui a été assassinée à Montréal-Nord récemment. C'est ça le véritable problème.

  • François Beaulé - Inscrit 18 février 2021 09 h 43

    Incohérence et manque de radicalité

    Le projet de loi C-21 est dans la continuité des actes du gouvernement Trudeau, incohérent et manquant de radicalité.

    Je pense aux déclarations du premier ministre et de la précédente ministre de l'Environnement, Catherine McKenna, prétendant vouloir réduire les émissions de GES tout en favorisant, par des mesures fiscales et par l'achat et la construction d'un oléoduc, à coup de milliards, le développement de l'exploitation des sables bitumineux.

    Je pense aussi au maintien des frontières ouvertes en février et en mars 2020 qui a permis au coronavirus d'entrer au Canada. Et de la répétition de la même bêtise qui a permis aux dangereux variants de faire de même, malgré les avertissements du premier ministre du Royaume-Uni en décembre.

    La molesse du projet C-21 est affligeante. Alors que la lutte à la criminalité violente demande un contrôle total du commerce des armes et des drogues. Puisque l'utilisation des armes à feu pour tuer est souvent liée au commerce des drogues. Je ne conçois que deux solutions radicales. La légalisation du commerce des drogues ou, au contraire, la disparition de la monnaie de papier et donc l'enregistrement de toutes les transactions financières. Ce qui permettrait d'identifier et de réprimer les commerçants d'armes et de drogue.

  • Richard Lupien - Abonné 18 février 2021 10 h 09

    Comme dans la chanson...


    « Avant les élections, il t’appelait Mon Fiston »
    « Après les élections, il avait oublié ton nom »

    Le gouvernement Trudeau, faisait le paon, « Je vous le dis chers Canadiens, chères Canadiennes, je vais faire ceci, je vais faire cela, les armes, je m'en occupe, vous aller voir le gouvernement libéral est un gouvernement responsable. »
    Comme toujours, dans une phrase comme celle-là, de la bouche de Justin Trudeau, le mot "responsable" est prononcé avec emphase! On sent que ça vient du cœur, oh! Mon dieu! Oh Oui!
    Avant les élections, ce politicien voulait d'abord avoir notre vote dans l'urne. Maintenant qu'il trône, il voudrait bien garder ce prestigieux poste et pour ce faire, ne voulant perdre le buletin de tous ceux qui seraient tenter de se rallier aux conservateurs, qui eux sont plus pro-armes, cet homme sans volonté, laisse tomber du leste.
    La peur le motive. Peur d’être trop sévère donc il refile le problème aux municipalités, ( quelle idée flamboyante) alors que ce devrait être la province qui prenne en charge ce dossier parce que lui ne peut mettre ses culottes. Mais, lui, donner plus de pouvoir aux provinces, ce serait marcher sur ses principes, les principes hérités de son papa.

  • Jean-François Fisicaro - Abonné 18 février 2021 19 h 04

    Le chiffre annonciateur de l'oiseau de "mal heure" ...

    À croire vraiment qu'en matière de projet de loi au nord du 45ième parallèle, il ne fallait pas utiliser le numéro 21 ... Je dis ça , je dis rien ... mais pensez-y quand même ... un peu ! Non ?