Des détails qui clochent

Ainsi donc, en dépit de la déroute de son parti au Québec, Paul Martin n'aura pas écarté Stéphane Dion, symbole de l'arrogance libérale, de son nouveau cabinet. Et le reste de ses nominations ne laisse pas croire que les dossiers québécois trouveront facilement satisfaction.

On dira qu'il n'est pas facile de tasser quelqu'un comme Stéphane Dion, qui cumule à la fois envergure intellectuelle et expérience ministérielle. On attribuait toutefois les mêmes talents à son prédécesseur à l'Environnement, M. David Anderson. Pourtant, celui-ci a été laissé de côté sans état d'âme par le nouveau premier ministre, un geste qui étonne car M. Anderson était aussi bon soldat que M. Dion.

Sans doute alors faut-il rapprocher ce retour en grâce de M. Dion de l'insensibilité qui caractérise Paul Martin quand il s'agit du Québec: le détail qui cloche lui échappe constamment. Il n'a jamais vu que tenir des élections aux lendemains de la Saint-Jean, en plein coeur de la semaine des déménagements, était une aberration au Québec. De même, il n'a pas compris que la seule présence de M. Dion au cabinet était un irritant.

Il est vrai par ailleurs que M. Martin dispose maintenant d'un bassin limité dans lequel piger au Québec et que sa marge de manoeuvre était mince. Il devait se débarrasser de Denis Coderre, associé aux côtés les plus sombres de l'ère Chrétien, et il était inévitable qu'il envoie Liza Frulla, forte de son passé au ministère québécois de la Culture, à la tête de Patrimoine Canada et Pierre Pettigrew aux Affaires extérieures. Lui qui a été un bon ministre du Commerce international saura être à la hauteur du travail fait par Bill Graham — qui devrait de son côté donner du panache et de la profondeur au ministère de la Défense, surtout en regard de l'important dossier du bouclier antimissile qui doit être tranché cet automne.

Jean Lapierre n'est pas en reste: en se retrouvant aux Transports, il hérite d'un ministère assez important pour satisfaire son statut de vedette de la politique, mais assez technique pour ne pas trop embarrasser le gouvernement par ses déclarations tranchantes. L'inverse, quoi, de Lucienne Robillard, bonne technicienne qui hérite des Affaires intergouvernementales, où tout n'est que politique. Mais l'heure est à l'accalmie avec les provinces.

Néanmoins, les dossiers controversés restent, et même la conciliante Mme Robillard ne pourra contrer toutes les tensions. Ainsi de la création du nouveau ministère des villes, appelé Infrastructures et Collectivités. Certes, il découle des engagements pris par M. Martin auprès des grandes villes canadiennes, mais il empiète sur une compétence exclusive des provinces.

L'incompréhension des enjeux restera aussi source d'agacement. Par exemple, le dossier des congés parentaux est toujours aux mains du ministre des Ressources humaines, Joe Volpe, qui a été maintenu à son poste. M. Volpe est bien empêtré dans cette négociation sans fin avec Québec. Le malheur, c'est qu'il n'a plus Liza Frulla, alors au Développement social, pour le seconder. Il fera plutôt tandem avec le sympathique mais bien novice Ken Dryden, lui-même affublé de Tony Ianno, un proche de M. Martin devenu ministre d'État à la Famille et aux aidants naturels — un nouveau poste qui promet lui aussi des empiètements sur les compétences provinciales. Voilà le scénario idéal pour retarder à nouveau une entente finale en matière de congé parental.

Prudent, le gouvernement Charest s'est bien gardé d'applaudir à ce nouveau cabinet, se contentant, par la voix du ministre des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, d'en prendre acte. Des enjeux majeurs, comme le déséquilibre fiscal et le financement en santé, attendent «impérativement» une réponse, souligne toutefois le communiqué de M. Pelletier.

En fait, tout est devenu impératif avec ce gouvernement minoritaire, qui doit à la fois tenir le coup et mettre la table pour la prochaine campagne. M. Martin a affirmé hier qu'il s'attendait à des «résultats concrets» de ses ministres, ajoutant que son gouvernement voulait «être prêt à agir au lendemain de l'assermentation». Le passé n'est toutefois pas garant de l'avenir. En six mois de pouvoir, Paul Martin n'a laissé aucune trace: que des paroles creuses. Son gouvernement a maintenant moins de deux ans pour faire ses preuves.

Mme Frulla s'est déjà mise à l'ouvrage en promettant dès hier un avis juridique à propos de la décision du CRTC concernant CHOI-FM. Elle ne devra pas être la seule à bouger. Seulement, on voit mal Andy Scott, qui hérite du délicat ministère des Affaires autochtones, hausser le ton dans la crise de Kanesatake. Et on se demande comment un Irwin Cotler, qui garde la Justice sans trop savoir qu'en faire, arrivera à faire oublier l'activisme de Martin Cauchon.

Enfin, M. Martin devra aussi vivre avec un choix douteux, celui de Toni Valeri comme leader du gouvernement aux Communes. C'est à cet unilingue anglophone qu'échoit la tâche de négocier les travaux parlementaires avec les trois leaders de l'Opposition, tous aguerris. On se dit que, le temps venu, le Bloc québécois ne fera qu'une bouchée de cet homme, tombeur de Sheila Copps, sur qui l'existence du gouvernement repose. Encore une fois, c'est la sensibilité envers le Québec qui aura largement fait défaut.

jboileau@ledevoir.ca