Le mirage des chiffres

Les taux de réussite et d’échec à l’école présentés cette semaine par le ministre de l’Éducation comme des données « rassurantes » ne sont qu’un désastreux mirage. Ils comparent des pommes et des oranges, risquent de détourner l’attention des véritables ravages de coulisses. Si l’on ne se donne pas la peine de les décortiquer et de comprendre ce qu’ils mesurent au juste, on s’achètera l’illusion d’un réseau intact malgré une mer de turbulences.

Les chiffres du ministère de l’Éducation témoignent à eux seuls d’une relative continuité. On pourrait même croire à une amélioration : en 1re secondaire, les élèves ont mieux réussi en mathématiques que l’an dernier, avec une hausse du taux de réussite de 3,1 %. En 4e secondaire, les soubresauts dans l’enseignement n’auraient provoqué qu’une baisse d’à peine 4,2 % dans les taux de réussite, une vaguelette en regard du cauchemar annoncé.

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, a pris bien soin mercredi de nuancer tout son discours : la comparaison d’une année à l’autre « a ses limites », a-t-il concédé. Derrière les statistiques, il y a la « réalité de chaque élève », a-t-il précisé. Les enseignants ont été invités cette année à centrer sur les « savoirs essentiels », a-t-il rappelé. Nous y ajoutons quelques bémols.

Comment l’opération d’évaluation s’est-elle menée cette année : avec la même diligence que dans les années prépandémiques ou alors dans un esprit de tolérance qu’appelait le contexte d’urgence ? Que vaut au juste cette moyenne nationale — basée sur un échantillon de 84 000 élèves — si on ne va pas creuser l’écart entre les garçons et les filles, voir comment les élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation et d’apprentissage (EHDAA) s’en sont tirés, gratter pour vérifier si les plus performants n’ont pas souffert d’une certaine chute ? Conclusion : ces données un peu vides ne peuvent servir de seul baromètre pour mesurer les effets de la pandémie sur la réussite des élèves.

Les effets à long terme

Les indicateurs les plus crédibles et valables nous viendront de la première ligne : la voix précieuse des enseignants, des directions d’école, des parents, premiers observateurs des effets concrets de l’année scolaire en dents de scie qui est derrière nous, et des nombreuses adaptations que nécessite encore celle qui est en cours. Le président de la Fédération québécoise des directions d’établissement (FQDE), Nicolas Prévost, affirmait cette semaine qu’il « sait maintenant hors de tout doute qu’à la fin de l’année scolaire, les élèves du secondaire ne seront pas au niveau où ils devraient être en temps normal ».

Dans une étude des plus pertinentes publiée cet été, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) insiste pour dire que les gouvernements des 188 pays qui ont dû fermer leurs écoles pour cause de pandémie ne doivent pas céder à l’illusion des effets à court terme sur l’apprentissage, mais plutôt tout mettre en œuvre pour parer l’œuvre de destruction lente et dommageable sur le long terme.

Chacun des paliers de l’éducation doit s’affairer à consolider et à compenser pour les enseignements qui auront été écartés faute de temps et de conditions idéales, en plus d’offrir l’encadrement nécessaire pour outiller les plus fragiles. La traditionnelle lutte contre le décrochage, déjà une des cibles principales du réseau québécois en temps « normal », doit devenir une obsession.

L’OCDE invite les gouvernements à centrer une bonne part de leurs efforts sur les répercussions à long terme. Plutôt que de scruter ces données de réussite à court terme dont nous disposons et risquer même de s’en enorgueillir, concentrons notre attention sur les effets dommageables d’élèves démotivés aux apprentissages érodés par le manque de pratique, la diminution draconienne des contacts avec les enseignants, le découragement provoqué par le retard accumulé, l’effet négatif sur les aspirations futures d’un réseau de l’éducation plongé en pleine incertitude.

C’est pourquoi les pistes les plus prometteuses pour atténuer les effets de la pandémie sur la réussite sont sans contredit dans le champ de l’encadrement des plus vulnérables et l’ajout de ressources. Le programme de tutorat présenté comme la « mesure phare » du gouvernement devrait toucher à terme des dizaines de milliers d’élèves, a précisé le ministre Roberge cette semaine, mais on peine à en préciser encore les contours. S’il s’agit véritablement d’une mesure phare, on devrait savoir au moins combien de tuteurs ont été ciblés à ce jour, une donnée encore inconnue.

Les camps pédagogiques estivaux, auxquels Québec songe sérieusement, vont également dans le sens d’une certaine continuité dans l’apprentissage, d’une présence soutenue auprès des plus fragiles, le tout pimenté d’un ingrédient indispensable nommé motivation. Gare aux conclusions jovialistes : les taux de réussite présentés cette semaine ne disent pas tout.

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