​Symbole colonial: se débarrasser de la monarchie

Il aura fallu une gouverneure générale tyrannique et mal engueulée pour remettre à l’ordre du jour l’abolition de la monarchie au Québec. Il y a quelques années, c’était une lieutenante-gouverneure fraudeuse qui avait ravivé l’intérêt pour qu’on tire un trait sur ce symbole colonial.

Mais il ne faut pas croire que ce sont les frasques de ces monarques d’opérette qui devraient justifier que le chef suprême du Canada et du Québec ne soit plus une reine ou un roi britannique. Nous aurions des roitelets au comportement exemplaire pour représenter en sol canadien une couronne étrangère que le changement s’imposerait quand même. De fait, c’est la monarchie qui est une anomalie au Canada et c’est le maintien de cet anachronisme qui n’a pas de sens. C’est aux monarchistes de faire la démonstration que cette sujétion n’est pas qu’un vain et servile atavisme. Nous leur souhaitons bonne chance.

En Australie, on prévoit couper les liens avec la Couronne britannique à la fin du règne d’Élisabeth II, et la Nouvelle-Zélande devrait lui emboîter le pas. Les deux tiers des membres du Commonwealth sont aujourd’hui des républiques. Comme le souligne le constitutionnaliste André Binette, qui vient de lancer un regroupement voué à l’abolition de la monarchie au Québec, le Canada, d’ici quelques années, sera le seul pays développé à conserver la monarchie britannique, mis à part évidemment le Royaume-Uni.

L’abolition de la monarchie fait l’objet d’un large consensus au Québec, et ce, depuis longtemps. Selon un sondage Léger publié dans les journaux de Québecor après le départ de Julie Payette, les trois quarts des Québécois sont favorables à ce qu’on mette fin à la monarchie. C’est une constante : d’autres sondages montrent que ce souhait est partagé par près de 70 % de la population.

Dans son programme intitulé Un nouveau projet pour les nationalistes du Québec, la Coalition avenir Québec avait placé l’abolition de la fonction de lieutenant-gouverneur dans la liste de ses revendications. Or au cabinet de la ministre responsable des Relations canadiennes, Sonia LeBel, on écarte d’emblée la possibilité de confirmer cet engagement, avançant qu’avec la crise sanitaire, les Québécois ont d’autres priorités.

La pandémie a le dos large. De toute façon, c’est une démarche de longue haleine qui commence par une demande formelle adressée au gouvernement fédéral. Il peut apparaître surprenant que le gouvernement Legault ne daigne pas défendre ce consensus, alors qu’il se targue de respecter ses engagements et d’être au diapason du peuple québécois.

Les vraies raisons sont ailleurs. Aux côtés de souverainistes qui ont renoncé à leur idéal ou qui le gardent dans leur manche, on retrouve au sein de la CAQ des libéraux fédéraux ainsi que des conservateurs de l’ancienne ADQ, d’ardents fédéralistes comme de plus indifférents. Après le départ de Gérard Deltell pour le Parti conservateur du Canada, il doit bien aussi rester quelques monarchistes, militaristes et amoureux du Canada parmi les caquistes.

Or toute initiative qui pourrait raviver un tant soit peu la flamme souverainiste est perçue négativement par les fédéralistes de la CAQ. Ils se méfient des cryptosouverainistes qu’ils pourraient côtoyer. On se rappellera d’ailleurs l’émoi qu’avait causé en 2012 François Rebello en déclarant que la CAQ pourrait aider le Québec à faire la souveraineté. Depuis, les souverainistes dans le parti doivent taire leurs convictions tandis que les fédéralistes ne sont pas tenus de cacher les leurs.

C’est une situation paralysante pour un gouvernement qui entend défendre la nation québécoise et faire en sorte qu’elle « soit mieux reconnue et dispose d’une plus grande autonomie politique et économique dans l’ensemble canadien », comme il est écrit dans le programme caquiste. Strictement défensive, la stratégie, si on peut en déceler une, peut maintenant se résumer à entretenir de petites chicanes sans conséquence avec Ottawa, un jeu dans lequel Jean Charest était passé maître.

Or la donne pourrait changer. Le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, a promis de tenir un référendum sur l’abolition de la péréquation pour ensuite lancer des négociations constitutionnelles avec Ottawa et les autres provinces. Pour ce faire, il utiliserait le moyen qu’a défini la Cour suprême dans son Renvoi relatif à la sécession et qui oblige la tenue de telles négociations si les élus d’une province, ou sa population par la voie d’un référendum, réclament formellement des changements à la Constitution. Si Jason Kenney va de l’avant, le gouvernement du Québec n’aura d’autre choix que d’entrer dans la danse. Un jour ou l’autre, François Legault ne pourra plus se réfugier derrière la pandémie.

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