Le diable rompt le pacte

En pactisant avec le diable, lire avec l’une des pires dictatures que la Terre ait jamais portées, Aung San Suu Kyi aura tenté, et provisoirement réussi, à instiller une certaine vie démocratique au Myanmar, fût-elle bancale et incertaine. La « Dame de Rangoun », cheffe de facto du gouvernement civil élu depuis 2015, aura fait le pari qu’à collaborer avec les militaires — parfois jusqu’à la compromission —, ces derniers accepteraient lentement de céder des pouvoirs et d’élargir le champ des libertés. Cela dit sans se faire d’illusions. Le « coup d’État » de lundi — le quatrième en 63 ans — contre un gouvernement qui était pourtant déjà tenu bien en laisse par la Tatmadaw (l’armée) vient donner toute la mesure de la fragilité dudit pari. Libérée en 2010 après avoir été assignée à résidence pendant l’essentiel des vingt années précédentes, « ASSK » se voit aujourd’hui renvoyée, à l’âge de 75 ans, à la captivité — sous des accusations bidon dont les dictateurs ont le secret. Le recul est terrible pour la société myanmaraise.

Icône depuis 1988 de l’opposition démocratique, fille du père de l’indépendance assassiné en 1947 et figure tutélaire de la résistance non violente, égale ou presque en stature à Gandhi, Martin Luther King et le dalaï-lama, ASSK est certes tombée de son piédestal aux yeux de la communauté internationale pour être demeurée silencieuse face aux exactions commises en 2016-2017 contre les musulmans Rohingyas ; et pour être allée jusqu’à défendre, devant la Cour internationale de justice, en 2019 à La Haye, les généraux pourtant accusés de génocide par l’ONU — dont le nouvel homme fort du pays, le général Min Aung Hlaing. C’est dire, sans l’excuser, à quel point elle aura dû marcher sur des œufs.

Entraient forcément en considération, pour tout dire, des calculs électoraux de sa part, vu la prégnance du nationalisme bouddhiste (et antimusulman) au sein de la majorité bamar du pays, y compris au sein de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD). Les rapports tendus de la majorité bouddhiste avec la constellation des minorités ethniques du pays, rapports violemment instrumentalisés par l’armée depuis toujours, sont une affaire compliquée en ex-Birmanie.

Toujours est-il que, si son étoile a pâli en Occident, ASSK est restée une figure adulée dans son pays, ainsi qu’en témoignent les nouvelles législatives de novembre dernier, remportées par la NLD à hauteur stratosphérique de 82 %. Adulée, au contraire d’une armée hyperimpopulaire dont le parti, laminé dans les urnes, a absurdement crié à la fraude électorale.

Difficile, en fait, de comprendre pourquoi la Tatmadaw est allée jusqu’au coup d’État, elle qui contrôle sans partage les leviers de l’économie de ce pays ermite et qui exerce sur le gouvernement civil une mainmise constitutionnelle que n’entame pas la victoire de la NLD. On sait aujourd’hui que, sous les apparences de collaboration, les relations se détérioraient entre la Dame, qui militait pour des amendements à la Constitution rédigée par et pour l’armée en 2008, et le général Min Aung Hlaing. À cet autocrate ultranationaliste, l’ampleur de la victoire de la NLD a manifestement fait peur, de la même manière que la dictature a pris peur en annulant, il y a 30 ans, les législatives de 1990. 

Il faut se rappeler qu’au début des années 2010, la clique au pouvoir, secouée par la révolte des moines en 2007, a voulu un temps briser sa lourde dépendance à son voisin chinois en rétablissant les ponts avec l’Occident qui la tenait sous sanctions. Barack Obama a allégrement sauté dans le train de cette ouverture superficiellement démocratique au nom de son « pivot asiatique ». ASSK aura été un pion dans ce marchandage géopolitique. Au fond, elle n’aura eu d’autre choix que de jouer le jeu, piégée par un rapport de force défavorable où son seul véritable pouvoir est celui de la rue (sous menace constante de répression) et du vote (susceptible d’être annulé).

Le coup d’État annonce que, pour le nouvel homme fort, « Daw Suu » a terminé sa vie utile. Mis au banc des accusés par l’Occident, les leaders militaires vont courir se réfugier dans les bras de la Chine, comme ils le refont depuis la crise des Rohingyas, en parfaite communauté d’esprit avec un président Xi Jinping qui écrase les libertés à Hong Kong. Les injonctions de Joe Biden et celles de l’ONU ne pèseront pas lourd dans la balance.

La liberté est presque partout souffrante en Asie. ASSK a écrit par anticipation une lettre dans laquelle elle a exhorté la population à résister. Elle résistera, à ses risques et périls. S’est développée depuis dix ans au Myanmar une société civile dynamique qui ne se taira pas, c’est certain. Et, autour de la NLD, s’est formée une classe d’élus capables de gouverner. L’histoire n’est pas absolument tenue, trente ans plus tard, de se répéter.

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