Achats en panique

En matière d’approvisionnements publics, non seulement la panique est mauvaise conseillère, mais elle multiplie les risques. La ruée du gouvernement Legault pour fournir le réseau de la santé en équipements de protection au printemps a causé son lot de ratés.

Comme le montre une enquête du Devoir publiée cette semaine, près de 20 % des commandes de masques et 17 % des commandes d’autres articles de protection comme les blouses, les gants, les visières et les jaquettes, ont dû être annulées parce que les articles ne répondaient pas aux exigences. C’est une des conséquences de cette opération frénétique d’octroi de contrats de gré à gré.

Pour les masques, il s’agit de 77 commandes sur 401 ; pour les autres articles, ce sont 115 commandes sur 642. Au total, 73 fournisseurs sont impliqués. Le Centre d’acquisitions gouvernementales (CAG), l’organisme chargé de négocier et qui regroupe les achats régionaux, n’a pas dévoilé les sommes en cause, mais on sait que, de mars à décembre 2020, la valeur de l’ensemble de ces contrats de gré à gré a dépassé les 3 milliards de dollars.

Le 13 mars dernier, dans l’urgence sanitaire, le gouvernement Legault a adopté un décret pour permettre de recourir à ce processus d’exception. Au début de la pandémie, on a constaté avec une certaine stupeur que les stocks de masques et d’autres articles de protection individuelle n’étaient pas constitués et qu’il serait ardu de remédier à la situation : tous les États se concurrençaient pour obtenir ces rares articles devenus précieux. Les premiers mois ont été chaotiques, le matériel manquait cruellement dans le réseau, ce qui a conduit en juin à la nomination à la santé de la sous-ministre, Dominique Savoie, dont le mandat prioritaire était justement de régler ce problème aigu.

Dans ce contexte, le gouvernement a dû s’adresser à des entreprises qui ne comptaient pas parmi ses fournisseurs attitrés et qui ne détenaient pas de licence de Santé Canada pour importer et distribuer des instruments médicaux. Compte tenu de la désorganisation, des entreprises établies n’ont jamais été contactées par l’État québécois ; elles ont plutôt signé des contrats avec d’autres provinces. Le manque de connaissance de l’industrie affiché par les fonctionnaires québécois fut un facteur aggravant.

D’une façon générale, il était beaucoup plus facile pour les fournisseurs d’échanger avec les administrations des autres provinces afin de préciser leurs besoins. Au Québec, le traumatisme de la collusion a rendu les acheteurs gouvernementaux extrêmement prudents, d’autant plus qu’il s’agissait de contrats de gré à gré. C’est bien compréhensible, mais cela complique l’octroi des contrats publics.

Pour s’assurer de la livraison des commandes, le CAG a dû verser des avances aux fournisseurs, parfois à des entreprises étrangères. Or l’organisme tente aujourd’hui de récupérer ces sommes pour les commandes non conformes, ce qui n’est pas simple et pourrait conduire à des poursuites judiciaires.

On savait déjà qu’au début de la pandémie, le ministère de la Santé et des Services sociaux avait été lent à reconnaître l’importance de constituer des stocks d’articles de protection individuelle, en particulier de masques N95 devenus une denrée rare une fois sonné le réveil tardif de notre administration publique.

Au printemps dernier, le gouvernement Legault a été pris de court. Il doit déjà se préparer à affronter la prochaine pandémie. Cela passe par la formulation d’un plan d’approvisionnement solide et l’établissement de relations avec des fournisseurs fiables. Il doit aussi révéler combien son impréparation a coûté au Trésor public.

4 commentaires
  • Jean-François Fisicaro - Abonné 30 janvier 2021 06 h 45

    Transparence qu'y disaient ...

    En ce qui me concerne, il n'y a jamais de bonnes raisons pour ne pas exiger la transparence de l'ensemble des appareils étatiques de tous les niveaux (du municipal au fédéral). Et la sécurité (qu'elle soit dite nationale ou locale) ne devrait rarement sinon pas du tout justifier la non divulgation (ou à tout le moins la divulgation caviardée) des informations concernant l'utilisation des ressources financières et matérielles du Bien Public, toutes instances confondues !

  • Pierre Desranleau - Abonné 30 janvier 2021 10 h 22

    Tout ça à cause d'un égo mal placé.

    À chaque fois que je lis un article comme celui-ci démontrant l'improvisation et l'amateurisme de l'appareil caquiste, je ne peut m'empêcher de penser qu'un vrai chef d'État aurait sauté sur l'occasion de placer Joanne Liu à la tête de son équipe de gestion de crise plutôt que de l'écarter du pouvoir de peur qu'elle ne lui fasse de l'ombre. Combien de morts cet égo mal placé a-t-il provoqué ?

  • Claude Bariteau - Abonné 30 janvier 2021 10 h 31

    Le PM avait l'air, j'écris bien avait l'air, de contrôler l'état des stocks en minimisant leur recours hors des hôpitaux. C'était une parade annonçant une improvisation d'envergure pour passer des commandes d'approvisionnement à une kyrielle d'entreprises sans des contraintes sur les contrats de gré à gré.

    L’homme d’affaire qu’il est s’est alors comporté en amateur en prenant des risques avec des fonds publics pour pallier aux manques d’équipement alors qu’il fallait être des plus exigeants lorsqu’on procède de gré à gré et qu’en plus on allonge des paiements pour financer des entreprises.

    Vous avez raison, amplement raison, M. Dutrisac, d’allumer une lumière rouge et d’exiger un bilan d’une opération qui s’est avéré coûteuse pour fournir des produits ne répondant pas aux normes. Il me semble qu’il fallait impliquer les responsables des normes dans cette opération à la va-vite.

  • Pierre Bédard - Abonné 31 janvier 2021 12 h 17

    Quand on dort au gaz.

    Ce que M Dutrisac relève, c'est un sérieux manque de professionnalisme de la part des services d'achats regroupés gouvernementaux. On crée un modèle centralisateur, avec des règles qui sont logiques au tout début du processus, puis on coule ces règles dans le béton et on fait comme si tout est beau dans le meilleur des mondes tranquilles. Arrive un tsunami, ou même un violent orage, et là on voit que tous ces gestionnaires se promenaient avec les culottes au genou.
    Tenter de traiter avec ces individus parfois imbus de leur petit pouvoir, avec au travers une foultitude de bénis-oui-oui qui n'osent pas remettre en question le cadre étroit de leur travail, ça donne souvent ce genre de situation. Malheureusement.
    Bonjour le gâchis.