Arafat vacille

Jamais depuis la création de l'Autorité palestinienne en 1994, le pouvoir de Yasser Arafat n'avait été aussi contesté par les siens. Corruption, népotisme et démission ont provoqué un déchaînement de colère sans précédent de la part des sans-grades et de bien des cadres de l'OLP. Que souhaitent-ils? Un minimum de démocratie.

Depuis dix jours, crises et critiques vigoureuses s'amoncellent au seuil du QG d'Arafat à Ramallah. Tout a débuté par ce rapport que l'envoyé spécial de l'ONU dans la région, le Norvégien Terje Roed-Larsen, a remis aux membres du Conseil de sécurité. Selon lui, le président de l'Autorité palestinienne n'étant vraiment pas enclin à céder un pouce de ses pouvoirs, il ne faut pas s'étonner que la réforme des services policiers et des services de renseignement tarde à se réaliser. La mauvaise volonté manifestée à cet égard par celui qu'on surnomme le Vieux explique que pratiquement rien n'a été effectué au cours des trois dernières années.

On s'en doute, les observations formulées par l'émissaire de l'ONU avaient provoqué l'ire des notables palestiniens, au point que ces derniers avaient annoncé qu'il était désormais persona non grata dans les environs. Il n'en fallait pas plus pour éveiller les consciences excédées depuis des lunes par la corruption et le népotisme qui caractérisent l'administration des affaires telle que la conçoivent Arafat et ceux qu'on désigne par la génération de Tunis, soit la vieille génération.

Qu'on y pense, à la faveur de l'enlèvement de celui qui, jusqu'à vendredi dernier, était le patron des services de sécurité de Gaza, Arafat avait nommé son propre neveu. Ainsi, il remplaçait un homme soupçonné, entre autres choses, d'avoir détourné à son profit 22 millions de dollars, provenant des sommes allouées par la communauté internationale, par un membre de sa famille, Moussa Arafat, réputé pour son affection pour cette circulation de capital qui se conclut invariablement en Suisse ou aux îles Caïmans. On comprendra que le slogan des manifestants opposés à cette nomination était le suivant: «L'occupation et la corruption sont les deux faces d'une même médaille.»

Cette nomination fut accompagnée d'autres décisions du genre et d'une timide réforme de l'organigramme de la sécurité, qu'Arafat a menée en prenant un soin méticuleux pour que son pouvoir ne soit pas entamé. Et comme le souci démocratique du Vieux a fondu comme neige au soleil, il s'était abstenu de dévoiler les axes et les détails de cette réforme au premier ministre Ahmed Qoreï. Ce dernier a donc remis sa démission. Au passage, on prendra bonne note que c'est pour des raisons analogues que Mahmoud Abbas avait quitté son poste.

Sa réputation étant passablement entachée, Arafat n'a pas accepté et n'accepte toujours pas cette démission. On peut le comprendre. Que Qoreï abandonne son poste en évoquant des causes identiques à celles avancées en son temps par Abbas, ce n'est pas pour rehausser la crédibilité du Vieux et de la génération de Tunis, qui s'enrichit de manière honteuse aux dépens des milliers et des milliers de Palestiniens auxquels les millions de l'ONU et de l'Union européenne sont destinés.

Cela étant dit, la vigueur des attaques, la multitude de critiques dont Arafat est l'objet démontrent combien il n'est plus une «vache sacrée», pour reprendre le qualificatif d'un élu palestinien. Si lui et beaucoup de ces cadres de la jeune génération s'élèvent avec virulence contre leurs aînés, c'est bien évidemment pour mettre un terme à cette culture de la corruption qui caractérise la haute direction de l'Autorité palestinienne.

La nouvelle génération craint que celle-ci ne soit pas à la hauteur des défis qui vont se poser une fois que le retrait unilatéral des Israéliens sera achevé. On appréhende une suite faite de chaos, à moins que d'ici là Arafat s'attelle à la tâche et donne lui-même le coup d'envoi à ce que désirent les Palestiniens. De quoi s'agit-il? D'une réforme en profondeur de la société afin que plus de démocratie s'installe.

Déjà, ici et là au sein de cette société, on avance le nom de Mohammed Dahlan comme successeur d'Arafat. Ancien chef de la sécurité, Dahlan a fait fortune grâce aux monopoles qu'on lui avait accordés en matière de distribution de carburant et de ciment. Cet homme peine à cacher qu'il entend mettre cette fortune au profit de son ambition politique.

En attendant un remaniement des cartes, il serait douteux qu'Arafat entende les voix de la démocratie. Il demeure trop autocrate pour cela.