Difficile début Biden–Trudeau

La nouvelle est tombée comme une bombe : selon des informations obtenues par La Presse canadienne, le nouveau président américain, Joe Biden, annulerait dès cette semaine le décret adopté par Donald Trump autorisant le pipeline Keystone XL (KXL) à franchir la frontière Canada–États-Unis.

On se souviendra qu’en 2015, le président Obama avait refusé d’octroyer ce permis pour des raisons environnementales, une décision annulée par Donald Trump en 2017. Mais compte tenu des nombreux recours judiciaires, TransCanada Énergie (aujourd’hui TC Énergie) a dû attendre en 2019 pour qu’un nouveau décret présidentiel l’autorise à poursuivre la construction du pipeline, dont 200 kilomètres étaient déjà terminés.

Or, voilà que Joe Biden profiterait de ses premières heures à titre de président pour donner suite à son engagement de mettre fin au projet KXL.

Une fois terminé selon les plans, le pipeline aurait transporté plus de 800 000 barils par jour de pétrole dilué issu des sables albertains vers les raffineries du golfe du Mexique. Cela aurait permis à l’Alberta, qui vend déjà la majeure partie de sa production aux États-Unis, non seulement de poursuivre ses activités sans avoir à se redéfinir dans un monde en transition vers une économie carboneutre, mais de réduire l’écart de prix à court terme entre le pétrole canadien et celui des États-Unis causé, dit-on, par l’insuffisance de débouchés pour le pétrole canadien.


 
 

Les environnementalistes des deux côtés de la frontière se réjouissent de la nouvelle. Le nouveau président Biden a lui-même déjà qualifié le pétrole des sables bitumineux de pétrole le plus polluant. Et comme les États-Unis sont aujourd’hui beaucoup plus autonomes qu’ils ne l’étaient grâce au pétrole de schiste, il y a là une raison non avouée de bouder l’offre canadienne.

S’il est adopté, le décret présidentiel placera l’Alberta dans une position très difficile. D’abord parce qu’elle perd ainsi un important débouché, avec ce que cela implique sur l’emploi, les investissements et les recettes de l’État déjà en baisse constante depuis 2014. Ensuite parce que le gouvernement conservateur de Jason Kenney s’est lourdement impliqué il y a moins d’un an en prenant une participation de 1,5 milliard de dollars au capital de cet oléoduc et en garantissant des emprunts d’une valeur de 6 milliards. Si jamais le projet tombe à l’eau, ce sont les contribuables albertains qui y perdront le plus sur le plan financier. N’y aurait-il pas eu beaucoup mieux à faire avec ces 6,5 milliards investis dans une industrie du passé ?

Un raisonnement que M. Kenney n’a pas osé évoquer en réaction à la nouvelle de La Presse canadienne, se contentant de rappeler que des emplois sont en jeu des deux côtés de la frontière. Ce qui n’est pas faux, mais pas très convaincant pour un président nouvellement élu décidé à réintégrer l’Accord de Paris. Après tout, une fois cet oléoduc construit, ce sont les Albertains qui en profiteraient.

Outre l’Alberta, il y a aussi le gouvernement Trudeau qui sortira perdant de l’abandon du projet, tant sur le plan fiscal que politique. Sans KXL, le seul espoir de nouveaux débouchés pour l’Alberta et la Saskatchewan repose sur Trans Mountain, présentement en construction pour en accroître la capacité. Mais cet oléoduc acquis par Ottawa en 2018 relie le nord de l’Alberta à la Colombie-Britannique pour exporter le pétrole vers l’Asie et non les États-Unis.

Lors d’un entretien récent avec M. Biden, M. Trudeau a plaidé en faveur de KXL, qu’il imagine faire partie d’un plan énergétique et environnemental à l’échelle du continent. Le hic, c’est que M. Biden ne semble pas avoir la même vision des choses.


 
 

À n’en pas douter, l’opposition conservatrice à Ottawa, déjà très réfractaire au programme de lutte contre le réchauffement climatique de Justin Trudeau, ne manquera pas d’utiliser l’échec de KXL pour freiner la montée des libéraux dans l’Ouest, récemment favorisée par sa gestion de la crise sanitaire.

Depuis son arrivée au pouvoir, M. Trudeau a toujours défendu KXL et Trans Mountain comme faisant partie d’une politique « équilibrée ». Du même coup, cela lui a évité d’avoir à défendre un autre projet, celui d’Énergie Est de la même TC Énergie, abandonné en 2017 à cause des exigences en matière d’environnement et surtout des prévisions de moins en moins optimistes concernant l’évolution de la demande de pétrole au cours des prochaines décennies.

Si l’échec de KXL se concrétise, il n’est pas impossible que TC Énergie, l’Alberta et l’ensemble de l’industrie pétrolière reviennent à la charge pour la réouverture du dossier Énergie Est. Attention, chaud devant !

À voir en vidéo