L’autoroute radio-canadienne

Les ironies du hasard se sont surpassées : au moment où CBC/Radio-Canada demande au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) plus de flexibilité et moins de contraintes pour embrasser l’ère du numérique et absorber le déclin de la télévision, ne voilà-t-il pas que le Bye bye s’illustre au-delà des espérances et enregistre une cote d’écoute historique avec 4 662 000 téléspectateurs rivés au petit écran dans la première nuit de 2021, et ce, sans le calcul des rediffusions ni des écoutes sur Internet. Un immense succès té-lé-vi-su-el !

Si l’on évoque ce clin d’œil — expliqué en partie, bien sûr, par les aléas de la pandémie —, c’est qu’au cœur du plaidoyer de Radio-Canada, qui défile ces jours-ci devant le CRTC en vue de renouveler ses licences, se trouve un constat inquiétant : le « gouffre » qui sépare les services traditionnels que sont la télévision et la radio de l’engouement sans cesse grandissant pour les services numériques ne cesse de s’approfondir. Autour de cet énoncé de la présidente-directrice générale de CBC/Radio-Canada, Catherine Tait, s’articule sa demande pour une plus grande flexibilité et la possibilité de calculer la programmation numérique dans ses heures minimales de diffusion de contenu. Moins de contraintes, plus de latitude. Des fonds publics, et des revenus publicitaires.

Chaque fois que le CRTC doit renouveler ses licences, le diffuseur public se retrouve ainsi sous les projecteurs, ses finances, ses programmations, ses ambitions, ses contradictions triturées sous toutes les coutures, et ce, sous l’œil avisé du public et de tous ses détracteurs. Tous les médias voient désormais une portion de leur financement liée à des fonds publics, mais pour Radio-Canada, c’est la part du lion : 1,2 milliard de dollars, contre 500 millions en revenus publicitaires. Les critiques ne se gênent pas pour dire que le diffuseur de l’État joue le gourmand zieutant la tablée avec appétit, la panse pourtant déjà bien pleine : tout à la fois le maintien de son enveloppe, une bénédiction pour engranger des revenus publicitaires — et même s’adonner comme d’autres au contenu « natif » avec son service Tandem — et un carcan de contraintes moins grand pour lui permettre désormais de diffuser son contenu sans égard à la plateforme, traditionnelles et numérique confondues.

L’enjeu du numérique n’est pas à discuter ; tout média de son temps, peu importe qu’il soit issu de la radio, de la télévision ou de la presse écrite, sait depuis belle lurette que l’avenir des télécommunications s’inscrit dans l’ère numérique. Radio-Canada n’y échappe pas. On ne peut pas espérer que la génération RAD craque pour les téléjournaux de 18 h et de 22 h, et ce, malgré le talent de Patrice Roy ou de Céline Galipeau. Le quart du public radio-canadien regarde la télévision seulement, un autre quart n’est présent que sur le numérique, et 50 % consomment le contenu dans l’une et l’autre forme.

Le numérique a teinté l’ensemble des discussions qui se sont tenues depuis une semaine devant le CRTC, mais l’organisme n’a pas la moindre portée d’encadrement sur l’activité numérique de la société d’État, et uniquement sur ses volets radio et télédiffusion. Un projet de loi déposé par le ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, en novembre dernier (C-10) compte notamment élargir cette portée, ce qui traîne encore dans les sentiers tortueux de l’action parlementaire fédérale, mais cela donne lieu pour ces audiences à une totale incongruité : des couloirs trop étroits pour le CRTC, qui n’a pas droit de regard sur le numérique, et Radio-Canada qui revendique d’occuper toutes les voies de l’autoroute.

Si on ne peut lui reprocher d’être de son temps, on peut sans doute espérer de Radio-Canada qu’elle choisisse clairement une identité de service public qui ne laisse pas croire qu’elle pige partout où elle le peut. Soutenue par l’État, soit, mais aussi dépendante des revenus publicitaires, lui donnant là où on ne le souhaite pas, des allures de diffuseur privé ? Pas souhaitable. Le rapport Yale, dont les recommandations concernant Radio-Canada n’ont pas été suivies de gestes politiques, suggérait très clairement la fin de la publicité sur un horizon de cinq ans — avec ajustement des fonds publics en conséquence.

Cette coupure claire et nette aurait pour avantage de permettre à CBC/Radio-Canada d’affirmer encore davantage son rôle de service public. Oui, le synopsis d’Unité 9 avait toutes les allures d’un « risque créatif », qui a fini par être un succès d’audience, mais pourquoi ne retrouve-t-on plus sur les ondes de Radio-Canada des émissions faisant la part belle à la culture, comme La grande librairie sur les ondes de France Télévisions? Les courants exercés par les géants de la concurrence et l’ampleur des besoins financiers ne peuvent pas faire écran à la mission de service public de Radio-Canada.

À voir en vidéo