Le majordome de Blair

Les mandarins de la CIA sont très jaloux. De qui? De leurs confrères britanniques. Si bien des erreurs ont été commises dans le cadre du dossier irakien, elles ne commandent aucune démission, assure la commission présidée par Lord Butler. Ainsi que l'a joliment noté un chroniqueur londonien, la conclusion de cette dernière est typiquement anglaise: personne n'est responsable des fautes qui ont été relevées.

Autant la commission américaine a cherché à séparer le bon grain de l'ivraie, autant son pendant britannique a tenu à ménager la chèvre et le chou. Aux États-Unis, les sénateurs chargés de faire l'inventaire des dysfonctionnements des services de renseignement estiment que la comédie d'erreurs mise en scène par les haut placés est si grave «qu'elle va altérer notre sécurité nationale pour les années à venir.» En toute logique, ils estiment qu'une série de correctifs doivent être apportés à tous les échelons de la CIA. Au passage, ils égratignent le directeur démissionnaire de l'agence, George Tenet. Rien de tel en Grande-Bretagne.

Le moins que l'on puisse dire est que le premier ministre Tony Blair veille à écarter toute critique officielle de ses faits et gestes. Il y veille de manière si méticuleuse qu'il se défend même sur des aspects ou des sujets qui n'ont pas fait l'objet d'accusations à son endroit. Ainsi, de l'affaire Kelly, du nom du scientifique qui s'est suicidé, au fiasco des services de renseignement, Blair clame haut et fort qu'il a toujours agi de bonne foi. Comme le soulignait cette semaine l'ex-ministre des Affaires étrangères Douglas Hurd, personne ne l'a jamais accusé d'être de mauvaise foi. Peut-être bien que Tony Blair a la fibre du tourment passablement aiguisée.

Afin de se disculper de la manière la plus absolue qui soit, Blair a mis à profit les avantages que lui procure l'absence de séparation entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Pour présider les travaux de cette commission d'une importance que tout le monde savait être aiguë, le premier ministre a choisi son secrétaire de cabinet. Ainsi, il avait l'assurance que l'esprit de famille serait scrupuleusement respecté. Pour ce qui est du mandat, qu'il a tout loisir de baliser en fonction de son intérêt, il a pris soin de le limiter, de sorte qu'on n'étudie pas l'usage qui a été fait des renseignements. En clair, l'enquête s'arrêtait au seuil du 10, Downing Street. Ne voulant pas être acteurs de cet exercice de distorsion de la vérité, les membres des partis conservateur et libéral ont refusé d' y participer.

Au cours des six mois nécessaires au travail de cette commission, bien des informations ont filtrées à l'effet que Lord Butler s'est refusé dès le début à produire un rapport qui pourrait nuire à Tony Blair, voire le torpiller. Mieux ou pire, c'est selon, il ne voulait pas que les patrons des services de Sa Majesté écopent. Ainsi que l'a observé, non sans envie, un vétéran de la CIA cité dans un quotidien britannique: «C'est une histoire entre vieux copains. On eu Lord Hutton d'abord, Lord Butler ensuite. C'est très club privé.» Passons.

La fameuse affirmation selon laquelle Saddam Hussein était en mesure de rendre opérationnelles certaines armes de destruction massive en 45 minutes n'aurait pas dû être inscrite dans le rapport, affirme Lord Butler. Bien. Mais alors, on peut logiquement se demander qui l'a inscrite. Aux yeux de ce notable, cela n'a pas d'importance. Il n'empêche que deux des principaux artisans de cet épisode se nomment Alastair Campbell, ancien patron des communications de Blair, et John Scarlett, actuel patron des services de renseignement. À son propos, Butler s'est appliqué à louanger son travail, au point d'affirmer qu'il ne fallait pas qu'il démissionne. Quand on sait combien la crédibilité s'avère le principal actif des services d'espionnage, cette suggestion a de quoi étonner.

Toute la machine est grippée, convient Butler. Mais bon, personne n'est fautif. Parce que... parce que, selon ce cher Butler, il se pourrait bien que Saddam Hussein ait caché des armes. Fichtre! Les responsables américains d'abord et Tony Blair ensuite ont fini par admettre qu'il n'y en avait pas, et voilà qu'on les ramène sur le tapis. On sait que, pour les Britanniques, c'est le diable et non Dieu qui se cache dans les détails, mais là, vraiment... Ce lord pousse le bouchon un peu loin.

Conclusion? On ne s'étonnera pas d'apprendre qu'en langue anglaise Butler signifie «majordome». Cela ne s'invente pas!