Il faut parler de stratégie industrielle

Il est devenu courant d’entendre des appels à une relance de l’économie différente de ce que nous avons connu au cours des trente dernières années. Une relance sans austérité malgré les déficits budgétaires qui s’accumulent ; une relance qui s’attaque au réchauffement du climat par une réduction aussi radicale que rapide de l’exploitation des énergies fossiles ; une relance axée sur l’autonomie alimentaire malgré le climat rigoureux et une main-d’œuvre peu disponible.

Lors de sa récente mise à jour économique, la ministre fédérale des Finances, Chrystia Freeland, a précisé qu’Ottawa continuerait de concentrer ses efforts sur les mesures de soutien à court terme pour faire face à la pandémie. Ce n’est que par la suite qu’on s’attaquera à la relance à plus long terme avec des programmes répartis sur trois ans, dont la part du fédéral pourrait atteindre 100 milliards de dollars.

Jusqu’à présent, on s’attendait à ce qu’Ottawa fasse connaître le contenu détaillé de son plan au moment de présenter son budget, quelque part au printemps. Mais avec l’aggravation de la crise sanitaire, il faudra peut-être patienter.

Aux États-Unis, républicains et démocrates viennent de s’entendre pour ajouter 900 milliards de dollars américains aux 2200 milliards injectés depuis neuf mois en mesures d’aide à court terme, et tout indique que les démocrates en ajouteront une autre couche d’ici au printemps.

Tout le monde n’a pas besoin d’aide, et les gouvernements sont de plus en plus sensibles à la critique. N’empêche que des dizaines de milliers d’individus et de PME des secteurs de la culture et du divertissement, du tourisme et de la restauration et même de grandes sociétés, comme les transporteurs aériens, ont encore besoin du soutien public. Un soutien qui doit être conditionnel et mieux ciblé, on l’a beaucoup dit, mais qui reste nécessaire.

En revanche, cela ne devrait plus servir de prétexte au report d’un grand plan de relance attendu avec le prochain budget fédéral.

  

En juin dernier, Ottawa confiait à un groupe d’experts baptisé Conseil sur la stratégie industrielle, présidé par l’ex-patronne du Mouvement Desjardins, Mme Monique Leroux, le soin de consulter les acteurs de l’économie canadienne sur le contenu d’une stratégie de relance post-pandémie.

Le rapport de 140 pages déposé avant les Fêtes est extrêmement touffu et touche tous les aspects du développement économique. Contrairement à la tendance des dernières décennies, il propose qu’Ottawa adopte une véritable politique industrielle qui recense des secteurs et des approches à privilégier, comme le font certains pays, telles l’Allemagne et la Corée du Sud.

Cela étant dit, ceux qui souhaitent la fin de la mondialisation et de l’exploitation des ressources au profit de concepts comme l’achat local ou l’économie circulaire, pour ne prendre que ces exemples un peu clichés, seront déçus. Le Conseil propose au contraire de cibler les pôles de développement gagnants à l’échelle mondiale afin d’accroître les chances du Canada de faire partie des pays les plus productifs et ainsi améliorer la qualité de vie de ses habitants. Ambitions somme toute légitimes, diront les économistes.

Par conviction ou par nécessité politique en ces temps de bouleversements, le Conseil propose tout de même d’adopter les principes ESG dans le choix des gagnants, c’est-à-dire de faire les choses en intégrant les facteurs environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance qui sont devenus la référence en matière de gestion. Mais sans être cynique, n’est-ce pas un peu ce que les libéraux fédéraux tentent de faire en augmentant les taxes sur le carbone tout en étant propriétaires d’un pipeline ?

Le rapport met l’accent sur quatre piliers pour une relance réussie de son point de vue : « devenir une économie numérique axée sur les données » ; être le « chef de file mondial dans l’application des principes ESG aux secteurs des ressources, de l’énergie renouvelable et des technologies propres » ; « bâtir un secteur de la fabrication novateur à haute valeur ajoutée » ; et « tirer parti de nos atouts dans l’agroalimentaire pour nourrir la planète ».

Et pour coordonner cette politique industrielle, version 2021, le Conseil recommande la création d’un fonds doté d’un budget d’au moins 30 milliards de dollars, sans en préciser la provenance. Ce qui est loin d’être fait.

À n’en pas douter, il y a à boire et à manger dans ce rapport du Conseil, duquel les ministres libéraux ne manqueront pas de s’inspirer. Et si on ne peut pas conclure qu’il s’agit de la stratégie attendue par les militants d’une économie locale circulaire autosuffisante, il faut au moins saluer la proposition du Conseil de revenir à l’adoption d’une stratégie industrielle cohérente au lieu du laisser-faire gouvernemental des dernières décennies.

 
 

Une version précédente de cet éditorial, qui évaluait erronément les sommes injectées en aide à court terme aux États-Unis depuis neuf mois, a été modifiée.

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