Incohérence

Le CRTC se sera fait remarquer cette semaine par un activisme inhabituel. Mais si la décision sur CHOI-FM s'imposait, celle qui autorise sous réserves la diffusion d'al-Jazira relève d'une approche byzantine qui ne crée que des incertitudes. On aurait pu trancher le dossier autrement.

On dit d'al-Jazira que c'est le CNN du monde arabe. C'est une figure de style: la chaîne a beau avoir marqué un tournant dans le journalisme arabe, elle ne répond pas encore aux critères occidentaux de traitement de l'information. Comme l'explique bien le spécialiste du Moyen-Orient Sami Aoun, de l'Université de Sherbrooke, al-Jazira est davantage une chaîne d'opinion que d'information et les reproches d'antisémitisme qui lui sont lancés ne sont pas surfaits.

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a bien compris la place de premier plan qu'occupe aujourd'hui la chaîne, tout en mesurant à quel point la réception ici de propos outranciers, même en tenant compte du contexte politique explosif du Moyen-Orient, n'a pas sa place dans une société qui assure à chacun un minimum de respect.

Néanmoins, en dépit de vives critiques, le CRTC a refusé, avec justesse, de démoniser al-Jazira. Comme le note l'organisme, les propos les plus choquants datent de quelques années. Depuis, la programmation et la liste des invités se sont diversifiées et de vrais efforts sont faits pour répondre aux normes journalistiques reconnues (dont l'adoption d'un code de déontologie cette semaine), ce que des prix importants ont souligné. Diffuser la chaîne ici est donc légitime, elle qui est actuellement cantonnée à la réception par satellite — une pratique illégale au Canada.

«Toutefois, cette décision ne suffit pas à elle seule à décharger de ses responsabilités le Conseil», poursuit le CRTC... qui s'empresse de faire exactement le contraire. Pour surveiller cet al-Jazira si particulier, aux distributeurs de sévir! Ceux-ci n'ont jamais eu un tel rôle dans le passé et le CRTC ne leur donne aucune balise, mais qu'importe.

Pire encore, «la façon dont les EDR [entreprise de distribution de radiodiffusion] assumeront leur responsabilité dépendra en premier lieu d'elles seules, souligne la décision. Le Conseil ne trouverait pas nécessairement déraisonnable de voir différentes titulaires d'EDR exercer cette responsabilité de différentes manières. Certaines pourraient être plus proactives que d'autres.» Bref, Vancouver ou Montréal, ce ne sera pas du tout le même combat!

Les distributeurs ont frémi devant un mandat aussi lourd que vague. On les comprend d'autant mieux que le CRTC n'est même pas conscient de l'ampleur de ce qu'il leur demande. «Le Conseil, dit encore la décision, estime que ce fardeau ne sera pas trop lourd bien qu'il soit difficile d'en évaluer la portée avant même que le service ne soit distribué.»

En entrevue, le président du CRTC, Charles Dalfen, proposait d'user d'un mécanisme de délais pour juger de la diffusion ou non de propos entendus sur la chaîne. Le premier obstacle, c'est évidemment la nécessité pour chaque distributeur d'avoir en poste un employé de langue arabe qui sera en mesure d'exercer un tel jugement.

Mais la vraie incohérence, c'est que ce mécanisme a été refusé dans le dossier de CHOI-FM, qui avait offert (en traînant les pieds... ) d'y avoir recours. Or le CRTC constatait que le délai de huit secondes proposé «ne servirait qu'à supprimer quelques mots considérés comme vulgaires ici et là. Cette solution ne saurait être efficace dans le cas de longs passages problématiques». Cette logique s'applique aussi aux distributeurs, qui, même en disposant de huit minutes ou de huit heures, ne pourront faire plus que du découpage arbitraire de propos. La démarche est odieuse et impossible à appliquer.

Curieusement, le CRTC aurait pu opter pour une formule bien connue en sol canadien: autoriser un seul réseau à diffuser certaines émissions d'al-Jazira, un peu sur le modèle de TV-5 qui donne accès à des émissions d'Antenne 2 ou de FR3, mais pas à toute leur programmation.

C'est d'ailleurs le fondement de la bataille autour de la RAI, cette chaîne italienne réclamée à hauts cris par la communauté italo-québécoise mais qui vient d'être rejetée par le CRTC. Pourquoi? Parce qu'une large partie de la programmation de la célèbre chaîne italienne est accessible par l'entremise de Telelatino, un service qui offre, comme TV5, à la fois des émissions étrangères et d'autres conçues ici. C'est l'approche à privilégier, a martelé le CRTC, à bon droit, dans sa décision.

Or, dans le cas d'al-Jazira, le réseau arabo-canadien ATN s'est dit prêt à distribuer la chaîne. Il y aurait eu là un interlocuteur, avec des responsabilités précises, qui aurait été en mesure d'exercer un choix éclairé sur les émissions à présenter. Le CRTC a pris note de cette possibilité, sans en disposer.

C'est là un manque de jugement et de cohérence. On attend plus d'un organisme en butte à tous ceux qui, bien superficiellement, le vouent actuellement aux gémonies.