Un plan de relance nécessaire, mais insuffisant

Et la lumière fut. Cinq longs mois de négociations plus tard, démocrates et républicains au Congrès ont finalement voté lundi soir un plan de soutien d’urgence à l’économie, au montant de 900 milliards $US. Encore que, dans l’urgence, les premiers comme — surtout — les seconds ont dangereusement traîné les pieds, au regard de la dèche dans laquelle la pandémie de COVID-19 a plongé des millions d’Américains. Comment s’étonner ensuite que tant d’entre eux aient perdu confiance dans leur classe politique — et jeté n’importe comment leur dévolu sur Donald Trump ?

Un Donald Trump qui, en caractériel invétéré, s’est rebiffé mardi soir contre toute attente en qualifiant le plan de « honte », alors qu’il était attendu qu’il signerait la nouvelle loi. Sans refuser clairement de la signer, il a réclamé que ses dispositions soient améliorées. Odieux chantage, comme ses tergiversations se trouvent à bloquer des aides dont les Américains ont pourtant besoin dans les plus brefs délais.

La somme votée par le Congrès est en soi colossale : ce plan de 900 milliards — 4,5 % du PIB — est le plus important jamais adopté par le Congrès après celui de 2000 milliards $US voté en mars dernier et dont plusieurs des mesures d’aide étaient arrivées à échéance depuis juillet. Il est supérieur à celui appliqué en urgence sous Barack Obama pour faire face à la catastrophe économique de 2008. Mais en fin de compte, il constitue à peine la moitié de ce que les démocrates préconisaient et moins du double de ce que les radins républicains du Sénat étaient disposés à mettre sur la table.

C’est un nouveau plan qui est essentiel en même qu’il est en effet incomplet. En président désigné, Joe Biden en a pris acte par anticipation, qui convient que la relance nécessitera un train de politiques plus larges de soutien et d’emplois qu’il voudra faire adopter au plus vite après qu’il sera entré en fonction, le 20 janvier prochain. Prions, pour ce faire, pour que les républicains perdent les deux élections spéciales qui auront lieu le 5 janvier en Géorgie et, par conséquent, leur majorité au Sénat. Ce qui n’est pas acquis.

Pour résumer, disons que le plan prolonge les prestations d’assurance chômage de trois mois et les bonifie de 300 $US par semaine. Il prévoit un nouveau cycle de paiements directs, à hauteur de 600 $US par adulte et enfant à charge, ce à quoi les républicains étaient au départ tout à fait opposés. Dans les deux cas, ces montants sont inférieurs de moitié à ce qu’ils étaient dans le plan de mars dernier. Le plan réserve en outre une somme de 284 milliards $US en aide aux entreprises et ressuscite un populaire programme d’assurance salaire pour les PME dont la première version aurait permis de sauver deux millions d’emplois. Il affecte plus de 25 milliards en aide au logement et prolonge le moratoire sur les expulsions, encore que pour une durée d’un mois seulement. Faute d’arriver à payer leur loyer, jusqu’à cinq millions d’Américains seraient à risque d’être expulsés.

Pour beaucoup, le mal est fait et bien fait face à une pandémie qui ne faiblit pas et à une gestion désorganisée de la crise. L’économie rebondira, sans nul doute, mais des dizaines de milliers de petites entreprises auront disparu pour de bon pendant que des millions de familles auront durablement glissé dans la pauvreté dans le pays le plus puissant au monde. Seule la moitié des 22 millions d’emplois détruits au printemps ont été recréés. Reprise il y aura, mais elle sera forcément inégalitaire. Un vaccin ne réparera pas magiquement les dommages.

Nancy Pelosi et consorts démocrates sont à blâmer pour la lenteur du Congrès à agir. Afin qu’en campagne électorale Trump paraisse le plus mal possible, ils ont longtemps résisté à tout compromis.

Mais ce sont les élus républicains qui sont les plus coupables. À commencer par le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, qui a défendu l’idée peu nuancée qu’un nouveau plan de soutien était tout à la fois peu nécessaire et trop dispendieux, au prétexte que le taux de chômage avait après tout diminué par rapport aux jours sombres d’avril, que l’immobilier était en forte hausse et que Wall Street s’envolait. Bref, que l’économie retombait sur ses pieds. Ce qui n’est pas faux en termes macroéconomiques, sauf pour le fait notable que cet enrichissement est largement celui d’une poignée de richards.

Sans compter, comble d’insulte à l’intelligence collective, que les républicains ont commodément décidé de renouer de façon mesquine en cette affaire avec leur discours typique sur la lutte contre le déficit et la responsabilité fiscale, après avoir pourtant laissé M. Trump creuser allègrement le déficit pendant quatre ans, à la faveur d’un accroissement substantiel des budgets militaires et de coupes fiscales sombres surtout utiles à la classe dominante.

Ce qui n’a pas empêché tous ces républicains, il faut bien le dire, de faire le plein de votes aux élections du 3 novembre parmi les électeurs de la classe ouvrière, contre toute rationalité économique. Paradoxe fameux. Et paradoxe que les voies insondables du populisme, ainsi que nous l’aura montré la présidence échevelée de M. Trump, n’auront que creusé.

5 commentaires
  • Benoit Samson - Abonné 23 décembre 2020 05 h 54

    Pardon pour les meurtriers du Potempa américain le 22 décembre 2020

    Notons qu'hier, Trump a aussi répété l'Histoire en accordant le pardon aux trois meurtriers américains qui avaient assassiné des civils, femmes et enfants avec extrême violence en Irak qui rappelle le pardon d'Hitler en 1933.
    Le 10 août 1932, cinq membres des ''chemises brunes'' abattent un sympathisant communiste allemand dans le village de Potempa. Ce meurtre est perpétré avec extrême violence sous les yeux de la mère et du frère de la victime.Les partisans d’Hitler font passer les assassins de Potempa pour des martyrs. Finalement, le 22 août 1932, Hitler se déclare officiellement solidaire des condamnés de ce meurtre. Il blâme le gouvernement allemand pour le jugement de la cour contre eux : « Mes camarades ! À la vue de ce verdict sanglant des plus monstrueux, je me sens lié à vous par une indéfectible loyauté. Votre liberté est désormais une question d’honneur. Il est de notre devoir de combattre un gouvernement qui a rendu cela possible ! » Les meurtriers sont pardonnés et libérés par le Führer dès mars 1933 après un court séjour de 6 mois en prison. Le message d’Hitler est clair ; la violence extrême contre les adversaires politiques des nazis par des citoyens est acceptable. Il donne ainsi carte blanche à ceux qui terroriseront ensuite ses adversaires politiques, les Juifs et d'autres membres de minorités sans crainte de représailles de la part du gouvernement nazi.
    Le message de Trump est clair: Il est acceptable pour les Américains de tuer les membres d'une communauté qu'il considère inférieure à la sienne. Dangereusement, les Irakiens ne sont pas les seuls minoritaires qu'il a démonisés et déshumanisés au cours des cinq dernières années.
    Il y a plus d'armes que de citoyens aux États-Unis ainsi que plus de 8 milliards de cartouches en circulaiton.
    Les ingrédients pour semer la peur, les débordements et le chaos qui pourraient justifier l'invocation de la loi martiale pour rétablir la loi et l'ordre et essayer de prolonger sa présidence sont en place.

    • Réjean Martin - Abonné 23 décembre 2020 09 h 43

      ce que vous dites là est hélas trop vrai Monsieur !

    • Benoit Samson - Abonné 23 décembre 2020 13 h 54

      Rappellons nous de nos commentaires de l'an passée:
      En février 2017, Steve Bannon, traçait un programme de chambardement des États-Unis à odeur hitlérienne : « Notre but : la déconstruction de l’état administratif...si vous pensez qu’ils vous redonneront votre pays sans se battre, vous êtes dans l’erreur… chaque jour, ce sera une bataille. ». Le lendemain du ralliement brutal des suprémacistes blancs à Charlottesville, David Duke, ancien chef du KKK, confirmait que ces violences font partie de la lutte pour « reprendre notre pays ». Cette vision du retour à l’Amérique d’avant 1965 est motivante pour les supporteurs de Trump et surtout pour les suprémacistes blancs qui veulent revivre l’hégémonie de la majorité blanche sur les noirs et sur les autres minorités culturelles et religieuses. Mais leur rêve ne saurait se réaliser sans l’élimination de droits durement acquis par ces minorités qui s’opposeront avec acharnement au retour à la « grande Amérique » que Trump et Bannon envisagent. La bataille dont parlait Bannon pourrait déclencher la chute de l’empire américain. Elle se ferait dans la violence entre les concitoyens américains armés jusqu’aux dents et contre lesquels les porte-avions et sous-marins nucléaires de Trump ne seraient d’aucune utilité pour contrôler ou mater les forces en présence. L’éventualité d’une perte des élections de 2020 par Trump ne règlerait possiblement pas le problème. Dans son témoignage au congrès télévisé le 27 février 2019, l’ancien avocat de Trump, Michael Cohen, prévient que la transition du pouvoir après un tel scrutin ne serait pas pacifique. Trump lui-même clame en mars 2019 qu’il jouit du support de la police, de l’armée et des groupes criminels de motocyclistes (bikers) dont la violence contre ses adversaires pourrait se manifester si elle devenait nécessaire. Trump refuserait d’accepter les résultats de l’élection s’il devait la perdre, comme il avait prédit de le faire avant l’élection de 2016 s’il n’était pas vainqueur.

  • Christian Roy - Abonné 23 décembre 2020 16 h 55

    L'Amérique est malade...

    ... et pas seulement de la Covid. Quand on s'y intéresse le moindrement, ça devient décourageant comme constatation.

  • Daniel Gagnon - Abonné 24 décembre 2020 21 h 24

    Un conte cruel

    Ce tataouinage ignoble du président Trump fomentateur de désordre, fouteur de troubles, ressemble à un conte cruel (en ce temps de Noël)
    Donald Trump semble être de plus en plus le fauteur même de sa détresse, ainsi que de celle de son parti républicain.
    Il se peut cependant qu’à force d’entretenir la discorde et encourager le chaos, il perde les deux élections cruciales georgiennes du 5 janvier.
    Comme le dit si bien en ce jour de Noël Monsieur Taillefer, prions, prions qu’il perde sa majorité au Sénat.