Le grand décalage

Plus qu’un décalage, c’est un gouffre qui se creuse entre le Nord et le Sud dans la lutte contre le coronavirus. Et la course au vaccin — et aux profits pour les grandes pharmaceutiques — n’a fait que l’amplifier, pendant que ceux qui sonnent l’alarme au sujet de ce fossé prêchent dans le désert. Des chiffres parlants sont ceux mis en exergue récemment par l’Alliance du vaccin (Gavi), une coalition d’ONG de premier plan qui évalue que 9 personnes sur 10 dans 70 pays pauvres n’auront vraisemblablement pas accès à un vaccin contre la COVID-19 parce que les pays riches ont fait main basse par précommandes sur les approvisionnements.

Dans le seul cas du vaccin Pfizer-BioNTech, 96 % des doses ont été achetées par des gouvernements occidentaux. Idem pour celui de Moderna. Ce qui risque, dit OXFAM, de laisser, sur plusieurs années, « des milliards de personnes » en plan.

Le gouvernement canadien, qui minimise le problème, a sa part de responsabilité dans cette histoire, comme il est celui au monde à avoir réservé le plus grand nombre de doses par habitant — assez pour vacciner au moins cinq fois chacun des 38 millions de Canadiens !

Il ne s’agit ici ni de cultiver une foi aveugle dans le pouvoir réparateur des vaccins, non plus que d’en sous-estimer la valeur dans l’histoire de l’humanité. En l’occurrence, ils ont été conçus au pas de charge, ce qui épate et soulève en même temps de légitimes interrogations sur leurs effets secondaires, entre autres choses. L’industrie pharmaceutique n’est pas, après tout, d’une transparence au-dessus de tout soupçon.

Concrètement, le fait est que ces vaccins conçus en urgence dans le but de remédier à une crise sanitaire qui a fait à ce jour près de 1,7 million de morts — en attendant la prochaine pandémie « qui pourrait arriver plus vite qu’on le pense », pour reprendre le thème du dernier numéro de Québec Science — sont loin de constituer un vecteur d’élargissement de l’accès des plus démunis aux soins de santé. Désolant en même temps que peu surprenant. À moins de revirements radicaux, la distribution des vaccins à l’échelle mondiale restera fortement inéquitable, comme l’est l’accès aux soins de santé en général.

Grand cas a été fait depuis le printemps dernier par les grands de ce monde (l’OMS, Macron, Merkel, Jinping et Cie, moins Donald Trump) de la nécessité de faire de tout vaccin un « bien commun mondial ». Cela reste un vœu pieux. À Riyad en novembre, le G20 réuni en sommet a promis haut et fort de « ne reculer devant aucun effort » pour garantir un accès « équitable » aux remèdes, comme si cet engagement n’était pas en complet décalage avec la course aux vaccins dans laquelle se sont lancés les gouvernements qui ont les poches profondes.

En avril a bien été mis sur pied le Covax, coordonné par l’Organisation mondiale de la santé en collaboration avec la Gavi et la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI). Une initiative ambitieuse. Par achats groupés des pays membres, le Covax vise à fournir les traitements aux pays pauvres et à les aider sur le plan logistique. Il s’inscrit dans un dispositif plus large, Accélérateur ACT, qui regroupe plus de 170 pays (hors États-Unis, Russie et Chine, cette dernière appliquant en parallèle sa propre stratégie de « diplomatie sanitaire »). Or, fin novembre, le dispositif ACT n’avait encore reçu qu’environ 3 milliards de dollars américains sur les 31 jugés nécessaires pour faire face à la situation. Et des deux milliards de doses qu’il dit lui falloir se procurer d’ici un an, le Covax n’a signé d’entente que pour 200 000, avec une compagnie indienne, Serum Institute, à partir des vaccins développés par Novavax et AstraZeneca.

Le Canada est l’un des principaux contributeurs au Covax. Critiqué pour « nationalisme vaccinal », il y a annoncé lundi dernier une contribution supplémentaire de près de 500 millions de dollars canadiens et ouvert la porte à la possibilité de partager ses surplus de vaccins avec des pays dans le besoin. Louables efforts.

Encore plus louables seraient ces efforts si Ottawa ne tergiversait pas tant face à un autre enjeu important, celui des brevets pharmaceutiques. L’Inde et l’Afrique du Sud plaident actuellement devant l’OMC pour la suspension de droits de propriété intellectuelle afin que puissent être produits des vaccins génériques. Il est entendu que l’accès du plus grand nombre aux soins passe par le partage de cette propriété, par principe élémentaire de solidarité internationale. Or, le Canada commet l’erreur d’y résister, prenant parti, avec l’Europe et les États-Unis, pour le « Big Pharma ».

Dernière remarque : il est notoire que la vulnérabilité croissante de l’humanité aux pandémies a pour cause la destruction de la nature. Or, il se trouve présentement que ceux et celles que la crise environnementale frappe le plus durement et le plus directement, dans les villes comme dans le monde rural des pays défavorisés, sont les premiers à se voir dénier des secours sanitaires.

14 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 21 décembre 2020 05 h 51

    Blablabla...

    Blablabla... Vous écrivez sans aucune gêne que "Le gouvernement canadien, qui minimise le problème, a sa part de responsabilité dans cette histoire, comme il est celui au monde à avoir réservé le plus grand nombre de doses par habitant — assez pour vacciner au moins cinq fois chacun des 38 millions de Canadiens !".... Ouais, en attendant, les vaccins arrivent "à la goutte"... et rien ne vous dit que les gouvernements "occidentaux" ne donneront rien aux pays pauvres... Donc et surtout pour la populance "pauvre" de ces pays.

    Administrer un vaccin quelconque à plus de 8 milliards d'humains, ne se fait pas en criant "bonjour", ni en fabriquer d'ailleurs. D'autant plus, que les vaccins fabriqués deviennent rapidement "hors date", et nécessitent un système qui le conserve particulièrement "pointu"... Et qu'il faut, nonobstant une logistique "béton", du personnel qualifié pour les administrer...

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 décembre 2020 10 h 53

      Vous n'avez rien compris de l'article de monsieur Guy Taillefer. Oui. Effectivement, monsieur Trudeau, comme ses copains riches, tels que Trump, parle des deux côtés de la bouche. D'un côté, il proclame «la nécessité de faire de tout vaccin un « bien commun mondial », et de l'autre, il refuse la solidarité internationale promise pendant les G20 de suspendre les brevets pharmaceutiques pendant la pandémie pour que les pays du Tiers-monde puissent y avoir accès. «L’Inde et l’Afrique du Sud plaident actuellement devant l’OMC pour la suspension de droits de propriété intellectuelle afin que puissent être produits des vaccins génériques.»
      En effet, cela reste un vœu pieux!

  • Germain Dallaire - Abonné 21 décembre 2020 07 h 43

    Et les vaccins chinois?

    Il manque un aspect à votre papier par ailleurs fort pertinent. C'est celui des vaccins chinois. La Chine, c'est un peu comme la façe cachée de la lune, on sait qu'elle est là mais on ne la voit jamais. Je sais pour l'avoir entendu par ci par là dans des émissions d'informations françaises qu'elle en exporte mais je ne connais pas les quantités. Naturellement, on inscrit toujours ça dans le cadre d'une politique de puissance mais ça...

    • Pierre Fortin - Abonné 21 décembre 2020 13 h 01

      Monsieur Dallaire,

      Vous savez bien qu'il est coutume d'omettre pudiquement toute innovation qui ne soit pas issue d'Occident, même si c'est pour découvrir un peu tard qu'on s'est cantonné à regarder passer le train eurasiatique qui s'affaire à remodeler l'ordre du monde. Mais en parler ? Jamais !

      Il y a toutefois de quoi espérer en matière de coopération internationale en santé. Aujourd'hui même, le Centre Gamaleya qui a développé et qui fabrique le vaccin russe Spoutnik V et la société britannique AstraZeneca ont signé un protocole de coopération dans la lutte contre le COVID-19. L'objectif est, dans un premier temps, d'améliorer l'efficacité du vaccin d'AstraZeneca qui est déjà disponible et le moins coûteux.

      La Chine a déclaré au printemps son intention de produire un vaccin qu'elle mettra à la disposition de tous les pays, pauvres ou riches, posant ainsi un défi aux grandes pharmaceutiques guidées par l'odeur du profit. Il y aurait déjà quelque cinq vaccins chinois en phase clinique. L'OMS a montré son ouverture à une coopération avec la Chine pour promouvoir l’amélioration de la gouvernance mondiale en matière de santé publique et pour améliorer la santé dans le monde.

      Ce n'est pas parce que notre grande presse n'en parle pas que le monde cesse de tourner ou qu'il ne s'y passe rien; elle s'en préoccupera seulement lorsqu'elle ne pourra plus faire autrement sans perdre la face.

  • François Beaulé - Inscrit 21 décembre 2020 07 h 52

    Un éditorial médiocre

    Encore une fois, en ces pages et ailleurs, la dimension démographique n'est pas tenu en compte, comme s'il s'agissait d'un tabou. Or la surpopulation mondiale a un rôle important, tant dans les problèmes environnementaux que dans l'actuelle pandémie, sa genèse et les tentatives de la contrôler.

    Il y a environ 8 milliards d'hommes sur Terre et ce nombre ne cesse d'augmenter. Cette surpopulation envahit les territoires sauvages qui restent et réduit la biodiversité. Les vaccins, les antibiotiques, l'hygiène et le contrôle de la qualité de l'eau potable ont été développés par les Occidentaux et diffusés sur l'ensemble de la planète. Ce sont ces avancées scientifiques qui ont permis d'augmenter l'espérance de vie et la réduction de la mortalité infantile. Mais puisqu'elles n'ont pas été accompagnées par un contrôle de la fécondité, elles ont causé une augmentation fulgurante et dangereuse de la population humaine. Ne pas tenir compte de la démographie et faire un tabou du nécessaire contrôle de la fécondité dirigent l'humanité vers une succession de catastrophes.

    Actuellement, la production de vaccin contre la COVID-19 est grandement insuffisante pour mettre fin à l'épidémie dans les pays riches. M. Taillefer fait abstraction de cette réalité pour prêcher un médiocre égalitarisme dans la misère. Comment pourrait-on rapidement vacciner 8 milliards d'individus si les laboratoires sont actuellement incapables de produire suffisamment de doses pour protéger les populations occidentales ?

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 décembre 2020 11 h 11

      La surpopulation mondiale n'est pas en cause ici. Les 10 % des pays les plus riches de la planète sont responsables d’environ la moitié des émissions de CO2 mondiales. C’est ce qu’il ressort du rapport « Inégalités extrêmes et émissions de CO2 », d'OXFAM.
      Puis encore, en fonction de ce calcul englobant les émissions « externalisées », il est estimé que l’empreinte carbone des 1 % les plus riches de la planète est 175 fois plus élevée que celle des 10 % les plus pauvres.«
      Le monde n’est pas binaire avec des pays riches, forts émetteurs, et des pays pauvres, faibles émetteurs. Même si les émissions augmentent dans les pays en développement, une grande partie de la hausse provient de biens consommés dans les pays riches ».« «Quand on regarde les émissions liées à la consommation, on voit qu’un Indien ou un Chinois, même riche, consomme beaucoup moins que les habitants des pays riches». https://www.ledevoir.com/societe/environnement/456925/rapport-les-riches-sous-traitent-leurs-ges

  • Jérôme Faivre - Inscrit 21 décembre 2020 11 h 06

    Comme d'habitude

    Bon, encore le méchant Occident (principalement l’Europe et les États-Unis) qui ne partage pas assez avec ses frères et sœurs du «Tiers monde».

    So-so- solidarité internationale.

    On sent que l'on aimerait bien ré-utiliser l'expression «Tiers monde», même si ça ne colle plus à la réalité. Allons-y avec «Nord» et «Sud», mais la liste des membres mute rapidement.

    Ah, le méchant Occident qui ne répare pas ses fautes et sa mauvaise manière de penser !

    Continuons le prêche.

    Les nations sont méchantes et égoïstes et ont des frontières. Il faudrait un gouvernement mondial qui assure la bonne répartition des vaccins auprès des membres de notre grande «communauté» planétaire.

    Et en plus, dernier exercice d'autoflagellation, l'Occident ne respecte pas la nature: il doit payer sa Faute. On est pas loin de «l'épidémie est une Punition divine».

    Et si nos amis du Tiers-monde sont assez nuls en environnement, itou, c'est probablement encore de notre faute.

    On a l'impression de lire un vieux manuel de sciences politiques des années 70, publié probablement aux éditions Lumières…

    Sur France Culture, l'approche est différente: si on a trouvé un vaccin, c'est grâce aux Femmes et à la Diversité ! Bref, tout ce qui se passe doit bien se caser dans la doxa du moment !

    Réflexion unidimensionnelle. On comprendra facilement que le portrait de la situation n'est pas aussi rudimentaire.

    Et comme d'habitude, le registre des longs sanglots longs des violons de l'Homme «occidental», à son Hiver, probablement.

    • Christian Roy - Abonné 22 décembre 2020 10 h 42

      @ M. Faivre,

      La doxa qui mène réellement le bal est celle des « Big Pharma », non ?

      Je ne comprends donc pas votre indignation devant une chronique qui dénonce cette évidence.

  • Pierre Robineault - Abonné 21 décembre 2020 11 h 35

    Excellent

    Excellent éditorial pour qui veut bien comprendre !