Une diplomatie appauvrie

Même s’ils forment plus de 40 % des effectifs d’Affaires mondiales Canada, les francophones sont pratiquement absents au sommet de la pyramide dans ce mégaministère qui réunit les Affaires étrangères, l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et le Commerce extérieur. Il n’y a plus de personnalités francophones qui exercent une véritable influence sur la diplomatie canadienne, comme c’était le cas il y a 10 ou 20 ans. Au sein d’Affaires mondiales Canada, le français n’est pas seulement une langue seconde, mais une langue de seconde zone.

Comme le révélait cette semaine Le Devoir, les francophones sont exclus des postes clés de la diplomatie canadienne. Qu’on en juge : les quatre sous-ministres qui répondent de l’institution sont tous anglophones. Le sont également 11 des 12 sous-ministres adjoints chargés des responsabilités les plus stratégiques et prestigieuses. Quelques sous-ministres adjoints sont francophones, mais ils sont refoulés à des postes d’intendance, comme les ressources humaines. Qui plus est, 13 des 15 postes de directeurs généraux, qui chapeautent les ambassadeurs et les chefs de mission, sont anglophones. Aucun diplomate francophone de carrière n’est ambassadeur dans un pays du G20.

À Affaires mondiales Canada, plusieurs anglophones parlent un excellent français : après tout, la maîtrise de cette langue internationale devrait représenter un atout pour un diplomate qui entend représenter un pays dont c’est une des langues officielles. Mais de nombreux hauts gradés du ministère sont incapables de travailler en français. En vertu de la Loi sur les langues officielles, pour occuper un poste de responsabilité au sein d’Affaires mondiales Canada, les fonctionnaires doivent en principe remplir des exigences linguistiques de niveau C, soit le palier le plus élevé. Mais bien souvent, même s’ils sont parvenus à réussir l’examen, leur capacité — ou leur volonté — de travailler en français n’est pas au rendez-vous.

C’est un grand mensonge que ce droit de travailler en français dans la fonction publique fédérale. Les francophones ne peuvent monter les échelons sans une bonne connaissance de l’anglais ; les anglophones n’ont pas besoin de maîtriser le français pour ce faire. C’est bien commode : ils n’ont pas besoin de parler français puisque leurs collègues ou subalternes francophones s’adressent à eux en anglais.

Ce qui peut apparaître surprenant et ce que nous révèle Le Devoir, c’est que la plupart des missions diplomatiques à l’étranger — soit 130 sur 162 — sont désignées anglaises seulement. Point besoin d’embaucher du personnel qui parle français, qu’ils proviennent du Canada ou qu’ils soient engagés localement. Par ailleurs, le français est la langue de travail dans 17 missions, tandis que seulement 15 autres sont bilingues.

On peut comprendre que l’exigence du français ne soit pas nécessaire pour les missions établies dans des pays dont la langue officielle est l’anglais, comme les pays du Commonwealth, et que le français s’impose en France, en Belgique et au Sénégal. Mais on constate que pour la très grande majorité de pays de langue tierce, seul l’anglais a droit de cité. Que ce soit en Chine ou au Japon, ou encore en Turquie, en Allemagne ou au Portugal, ainsi que dans la plupart des pays d’Amérique latine, tout se passe en anglais dans les missions canadiennes. Ne reste en principe que d’assurer des services aux Canadiens francophones de passage.

La première conséquence de cette suprématie, c’est que les francophones, dans ces missions anglaises, perdent leur droit de travailler dans leur langue. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que de nombreux fonctionnaires francophones d’Affaires mondiales Canada choisissent de mener leur carrière en anglais seulement.

Mais il y a plus fondamental. Ces missions diplomatiques projettent l’image du Canada à l’étranger et c’est celui d’un pays anglophone. Point à ligne. C’est un problème pour le Québec, dont les visiteurs et les immigrants transigent avec ces entités unilingues. Il y en a même qui débarquent ici sans savoir qu’on y parle français.

La diplomatie, c’est aussi une affaire de culture, qu’elle soit politique ou autre. Le Canada semble déterminé à mener ses affaires étrangères sans le point de vue des francophones. Sa diplomatie ainsi s’appauvrit. Culturellement, elle se rapproche des États-Unis, avec les inconvénients que cela comporte, et elle se désintéresse de certains pays — on pense à l’Afrique francophone — avec lesquels le Québec aurait avantage à tisser des liens. Il n’y a pas à dire, dans ce pays sans bon sens, les Québécois, quasi invisibles sur le plan international, sont mal représentés par une diplomatie qui les occulte, mais qu’ils financent béatement à même leurs taxes.

2 commentaires
  • Pierre Fortin - Abonné 19 décembre 2020 14 h 13

    Le contingent francophone reflète-t-il l'importance qu'on porte aux affaires extérieures ?


    Ce que vous décrivez là, M. Dutrisac, ne concerne que l'appareil administratif de la diplomatie canadienne. Mais que sait-on de la politique qui la guide ? Que la politique extérieure soit sous juridiction fédérale exclusive ne devrait pas nous empêcher d'en questionner les fondements ni l'élaboration, chose pour laquelle nos médias, dont le Devoir, ont perdu la vocation.

    Le Québec, qui rêve pourtant de souveraineté, ne se préoccupe pas le moindrement de ce qui se fait en son nom à l'étranger. D'autres communautés canadiennes ne se privent pourtant pas pour exercer des pressions politiques. Peut-on croire que les Sikhs n'influencent pas la posture canadienne à l'égard du Khalistan, que revendiquent les séparatistes sikhs du Pendjab, au point de nuire à nos relations avec l'État indien ? Que savons-nous de ces influences ? (https://www.ledevoir.com/politique/canada/591882/relations-internationales-l-inde-critique-trudeau-et-parle-de-l-independance-du-quebec)

    Peut-on croire que nos Ukrainiens n'influencent pas l'engagement du Canada dans la guerre civile d'Ukraine ? Voyez ce qu'en dit le colonel Jacques Baud, ancien officier supérieur aux renseignements stratégiques de Suisse, au terme d'une analyse claire, froide, sans distorsion cognitive ou affective : « La désinformation qui entoure la crise ukrainienne s'appuie assez largement sur des préjugés issus de la guerre froide, avec pour conséquence qu'elle nous conduit à accepter un régime d'extrême-droite nationaliste à Kiev. [...] L'acharnement de nos médias contre la Russie tend à nous aveugler sur la nature réelle de ceux que nous soutenons. C'est vrai en Syrie, mais aussi en Ukraine où la communauté internationale ne parvient pas à juguler (voire stimule) une corruption endémique. [...] la méconnaissance des réalités et l'ethnocentrisme ont contribué à enfoncer l'Ukraine dans ses problèmes. »

    Le contingent francophone ne reflète-t-il pas le peu d'importance qu'on porte aux affaires extérieures ?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 décembre 2020 21 h 01

    Un excellent édito

    Bravo !