Un exercice inachevé

Le premier ministre François Legault avait prédit que ses critiques allaient ravaler leurs paroles en prenant connaissance des initiatives proposées par le Groupe d’action contre le racisme qu’il a formé et qui a présenté lundi son rapport contenant 25 « actions ». Il y a tout lieu de croire plutôt que bon nombre d’entre eux resteront sur leur faim. Les intentions du gouvernement sont louables, mais l’exercice est inachevé.

Le rapport du Groupe d’action, auquel ont participé sept élus caquistes, dont les ministres Nadine Girault (Immigration), Lionel Carmant (Services sociaux) et Ian Lafrenière (Affaires autochtones), préconise 13 « mesures fortes pour une société sans racisme » et 12 actions, dont certaines sont la réplique des premières, destinées aux Autochtones.

D’entrée de jeu, le rapport cible le profilage racial lors des interpellations policières. S’il peut être le fait d’individus racistes au sein des forces policières, cette discrimination est avant tout un phénomène systémique qui implique des pratiques généralisées chez les patrouilleurs. Voilà que le mot que le gouvernement caquiste ne veut pas prononcer trouve une illustration concrète dans la réalité dont il entend traiter.

Le Groupe d’action recommande de mettre fin aux interpellations policières aléatoires. Or, le ministère de la Sécurité publique interdit déjà les interpellations qui ne sont pas justifiées par un motif clair et qui peuvent être fondées sur l’origine ethnique. De son côté, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a dévoilé l’été dernier sa politique touchant les interpellations qui devront être basées sur des « faits observables ». Le Groupe d’action propose que l’interdiction des interpellations aléatoires soit inscrite dans le code déontologique des policiers. Compte tenu de la lourdeur de processus où les policiers, individuellement, bénéficient d’une défense des plus solides, cette recommandation apparaît comme une fausse bonne idée. En revanche, la création de patrouilles mixtes policiers/travailleurs sociaux, comme le propose le Groupe d’action, est une avenue porteuse.

Le Groupe d’action s’inquiète de la discrimination et du racisme qui entravent l’accès au logement, un phénomène tellement fréquent qu’il peut être qualifié d’endémique. Un phénomène sur lequel les autorités ont peu de prise : la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), qui se charge des plaintes en cette matière, n’a été saisie en 2019 que de 38 dossiers, une misère. Tout ce que le Groupe d’action recommande, c’est de renforcer le traitement des plaintes à la CDPDJ et de mieux informer les locataires et les propriétaires. Un coup d’épée dans l’eau. Pour leur part, les regroupements des locataires croient que le Tribunal administratif du logement (anciennement la Régie du logement), si on lui donnait plus de pouvoirs, serait mieux placé pour faire une différence.

En matière d’emploi, on propose de négocier d’ici cinq ans des ententes internationales pour la reconnaissance des diplômes étrangers et on souhaite que l’Office des professions du Québec fasse preuve de plus de souplesse à cet égard. Cela fait plus d’une décennie qu’on en parle. En 2017, l’Assemblée nationale a même adopté un projet de loi pour, notamment, faciliter la reconnaissance des qualifications professionnelles des nouveaux arrivants. Là aussi, nous sommes dans les normes, les résistances et… les contraintes systémiques.

L’État doit devenir exemplaire quant à l’embauche de personnes issues des minorités visibles, affirme le Groupe d’action. Il recommande que la majorité des conseils d’administration des sociétés d’État leur réserve une place d’ici cinq ans. En outre, à la fin de ce délai, l’effectif de la fonction publique devra être représentatif de la composition de la population active. Le gouvernement se donne donc cinq ans de plus pour respecter une loi qu’il persiste, de façon systémique, à bafouer, la Loi sur l’accès à l’égalité en emploi dans des organismes publics, adoptée il y a 20 ans. Comme avancée, on a déjà vu mieux.

Enfin, un ministre chapeautera la lutte contre le racisme. Certes, ce ministre responsable pourra s’atteler à donner de la chair à un plan d’action inachevé. On peut se demander toutefois de quel réel pouvoir — et de quel budget — l’heureux élu disposera pour influer transversalement sur de puissants ministères dont on connaît l’inertie systémique. Les Québécois ne sont pas foncièrement racistes, mais on ne peut nier qu’il existe des freins à la participation pleine et entière de tous à la société. Changer la donne est une mission à laquelle le gouvernement caquiste doit impérieusement se consacrer. Il y va de l’avenir de la nation.

21 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 16 décembre 2020 05 h 22

    Abuser d'un terme, c'est lui enlever toute signification.

    Monsieur Dutrisac semble prendre plaisir à appliquer le terme «systémique» à toute les situations pour enfoncer le clou.

    En s'abstenant d'en péciser sa propre définition et en élargissant à outrance son utilisation , il lui enlève toute sa pertinence. Il est en train de rendre l'utilisation de ce terme totalement inutile dans les débats.
    Ceux qui invoquent ce concept pour faire valoir leur point de vue se considèrent dédouanés de justifier leurs récriminations. Ils font la même chose que ceux qui réclament des droits en leur accolant d'emblée le terme «fondamental» pour couper court à toute contestation.

    À la limite, je trouve cette attitude puérile.

  • François Beaulé - Inscrit 16 décembre 2020 06 h 07

    Un éditorial inachevé

    M. Dutrisac s'obstine à répéter le mot « systémique » sans pourtant fournir un seul exemple de mesure concrète qu'il voudrait que le gouvernement adopte.

    Il s'inquiète des difficultés d'accès au logement. Or ce problème grandissant touche de plus en plus de gens, quelque soit la couleur de leur peau. Lors du démantèlement du camping illégal dans l'Est de Montréal, de nombreux campeurs n'ont pu obtenir de logements et ils ont été déplacés de force vers la place Dupuis. Faudrait-il que les personnes sans logement soient d'une couleur plutôt que d'une autre pour que le problème disparaisse ?

    Rien ne prouve que le fait de racialiser la perception des inégalités sociales par les autorités publiques diminue les inégalités sociales. Il faudrait plutôt reconnaître que ce sont les inégalités sociales qui sont systémiques.

    • Michaël Lessard - Abonné 16 décembre 2020 09 h 10

      Il nomme des exemples concrets justement de la nature systémique.

      Les sciences sociales étudient et reconnaîssent le racisme systémique depuis des décennies et les analyses systémiques ne sont pas nouvelles en général. Le gouvernement, dans le système d'embauche dans la fonction publique a des mesures d'inclusion depuis longtemps, justement pour aider face à la discrimination systémique.

      Systémique signifie que la discrimiation est le fait d'une histoire et d'un contexte large, qui dépasse justement les individus et les intentions.

      Les frustrés et les démagogues peuvent crier à l'offense, mais les sciences sociales, les professionnel-les dans la fonction publique et les interventant-es vont continuer d'agir sur le *système* pour réduire les discriminations.

    • André Chevalier - Abonné 16 décembre 2020 09 h 54

      Michaël Lessard,
      Vous évoquez la sous-représentation des minorités dans les embauches dans la fonction publique comme une manifestation de discrimination systémique. Jusqu'à maintenant, personne n'a pu me dire si le taux d'embauches est inférieur à celui des candidatures à ces fonctions.
      en conclu donc que ce n'est probablement pas le cas.

      Donc, si le gouvernement impose des cotas d'embauches des minorités qui sont supérieurs au taux des candidatures, on risque de donner un avantage indu envers les candidats issus des minorités.
      Il faudrait peut-être envisager la question autrement en lançant des campagnes d'information pour contrer le peu d'attrait (systémique?) qu'éprouvent les minorités envers la fonction publique.

    • Jacques Patenaude - Abonné 16 décembre 2020 12 h 07

      Les mots en XYZ
      Bon il semble qu'il n'y a pas que le mot en N qu'il ne faut pas prononcer. Il y a aussi le mot en S. N'empêche qu'il y a une loi sur (le mot en A pour Accès ) qui n'a pas donné de résultat pour régler le problème d'accès à l'emploi pour les groupes nommés par la loi comme étant (le mot en D comme Discriminé). La protectrice du citoyen l'a constaté à répétions depuis son adoption à l'unanimité il y a 20 ans. Il y a plusieurs rapport qui reconnaissent l'existence du (mot en P comme Profilage racial) de policiers que le code d'éthique de la sécurité publique interdit, il y a aussi des constat sur le (mot en L pour Logement) où on peut porter plainte à la CDPDJ sans grand espoir de résultat. Le Groupe d’action contre (le mot en R) le constate c'est déjà ça mais il se donne 5 ans pour obtenir des résultats. Je me dis que dans les circonstances ça me semble bien long pour venir à bout du mot en R (non pas évidemment pour raciste mais pour RÉSISTANCE ORGANISATIONELLE) de ceux qui empêchent d'avancer depuis si longtemps même si la loi devrait l'obliger. Je me demande si la critique du mot en S est vraiment le problème ou si c'est la réalité qu'il désigne qu'on ne veut pas entendre pour mieux le soustraire au regard. Moi personnellement le prononcer ou non ça ne me dérange pas beaucoup mais nier sa réalité et le besoin d'agir maintenant peu importe comment on le nomme ça ça me dérange!

    • Christian Roy - Abonné 16 décembre 2020 12 h 22

      @ M. Chevalier,

      Vous écrivez: "Jusqu'à maintenant, personne n'a pu me dire si le taux d'embauches est inférieur à celui des candidatures à ces fonctions.
      en conclu donc que ce n'est probablement pas le cas. Donc, si le gouvernement impose des cotas d'embauches des minorités qui sont supérieurs au taux des candidatures, on risque de donner un avantage indu envers les candidats issus des minorités."

      C'est probablement le même type de rationalisation qui se fait à Ottawa concernant la place des francophones dans la diplomatie canadienne... "Le risque de donner des avantages indus."

    • Michaël Lessard - Abonné 16 décembre 2020 13 h 32

      Les mesures positives d'embauche des minorités sont conçues en réponse à des recherches et des données. Des chercheur-euses travaillent sur cela depuis des décennies (mais vraiment plusieurs décennies).

      Il y a plusieurs articles et publications, facilement accessibles sur Google, sur la question à savoir combien des personnes des minorités sont dans la fonction publique et combien de plus le gouvernement espère recruter.

      Dire que personne n'a pu vous répondre et de la pure bullshit. De la rhétorique qui ne sert qu'à maintenir la cohérence interne de vos scénarios de frustrés.

    • André Chevalier - Abonné 16 décembre 2020 18 h 47

      Christian Roy,
      Prétendez-vous que les francophones ne sont pas intéressés à poser leur candidature pour des promotons dans la fonction publique fédérale?

    • André Chevalier - Abonné 16 décembre 2020 18 h 55

      Michel Lessard,
      Le frustré vous fait remarquer humblement que vous ne vous êtes pas donné la peine de répondre à ma question toute simple à savoir si le taux d'embauche des minorités est le même que le taux des candidatures. Est-ce parce que vous n'en savez rien ou si c'est parce que le taux est le même comme me l'a affirmé ailleurs un intervenant, mais sans donner la source?
      Je n'ai rien trouvé dans les documents officiels à ce sujet.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 décembre 2020 08 h 20

    On mettre fin au racisme...


    ... quand on ne remarquera même plus la teinte de peau ou l'allure de la chevelure des gens.

    Les quotas c'est encore une forme de racisme ou de sexisme ou de discrimination en général. Faudrat-il exiger un quota de joueurs de basketball blancs? Un quota d'asiatiques au hockey? Un quota de femmes en boxe? Que les nombres respectifs de restos de divers types respectent les proportions de ''Français de France'', de ''Canadien-français'', d'anglo-américains, d'Italiens, de Portugais, de Chinois, de Vietnamens, d'Ivoiriens, de musulmans et de juifs dans la population ?

  • Michel Leduc - Abonné 16 décembre 2020 08 h 37

    Que veut dire " systémique " dans le contexte québécois?

    Il faut donc, selon vous, " changer la donne " celle qui fait qu'il y a de la discrimination et du racisme " systémiique ". Il faut non seulement, selon vous, établir de nouvelles "pratiques " mais s'attaquer au fondement même du problème qui est " systémique ". Vous rejoignez ainsi bon nombre de personnes insatisfaites des propositions du gouvernement. En cela, vous avez raison car l'imperfection est au coeur de toute politique. Mais j'aimerais savoir de votre part comment une société corrige des progblèmes que l'on juge " systémique ". C'est trop facile, de s'accrocher à un mot comme vous le faites - et d'autres avec vous - pour reprocher au gouvernement de ne pas aller assez loin. Je vous demande donc, de préciser votre pensée par rapport à ce mot " systémique " devenu un mot fétiche pour désigner tous les problèmes de la société reliés à la question du racisme qui mériterait aussi d'être mieux défini dans le contexte québécois.

    • Jacques Patenaude - Abonné 16 décembre 2020 16 h 56

      Pour ceux qui veulent savoir ce que veut dire la discrimination systémique lisez cette anecdote tirée de la libre opinion d'André Sirois « Ce n’est que la crête de l’iceberg »

      « Une petite anecdote permettra d’illustrer l’absurdité de ces agissements. Quand j’étais traducteur juridique à l’Organisation mondiale du commerce à Genève, la responsable m’a donné à traduire un texte venant du gouvernement canadien. Je lui ai fait remarquer que nous n’avions pas à traduire ce texte et même que nous ne devions pas le faire vu qu’il en existait sûrement une version canadienne officielle en français étant donné le caractère bilingue du Canada. Réponse de la responsable : « Je sais tout cela. Mais c’est l’ambassadeur canadien lui-même qui insiste pour que l’ONU ne prenne pas la version faite en “French Canadian slang” » (jargon canadien-français). Je lui ai alors appris que c’est moi qui avais fait la version canadienne à Ottawa avant de venir travailler à l’OMC (après avoir été reçu premier au concours mondial de traduction de l’ONU) et que je ne voyais pas en quoi ma deuxième traduction serait meilleure que la première. Je n’en ai pas moins dû faire une nouvelle traduction pour satisfaire l’ambassadeur du Canada anglophone unilingue. »

      C'est ça qu'inclut le terme systémique dans la notion de discriminatioin. C'est quand dans une organisation il y a trop de personnes en position de pouvoir qui à cause de leur préjugés personnel discriminent des gens même si la loi et la réglementation l'interdit. Comme québécois on le subit et on le dénonce pour nous, il me semble que ce serait une bonne idée de ne pas le faire à l'égard d'autres groupes sociaux. On serait plus crédible ainsi.

    • André Chevalier - Abonné 16 décembre 2020 21 h 31

      Jacques Patenaude,
      Dans le cas que vous citez, plutôt que de parler de «discrimination systémique», l'expression «racisme anglophone généralisé» ne serait-elle pas plus appropriée?

    • Jacques Patenaude - Abonné 17 décembre 2020 18 h 54

      M. Chevalier on ne s'enfargera pas sur les mots pourvu que vous conveniez que ça ne doit pas servir de caution à ce que certains d'entre nous font subir à d'autres groupes sociaux ici-même parce qu'après tout il y a aussi des anglophones qui sont fort respectueux de nous tout comme il y a des québécois qui sont respectueux des autres groupes sociaux qui vivent ici. Ce n'est pas en niant le racisme ici que nous allons gagner de la crédibilité ailleurs. C'est le sens de mon commentaire. Si vous êtes d'accord on s'entend bien au-delà des mots que chacun utilise.

  • Raynald Rouette - Abonné 16 décembre 2020 10 h 24

    Les racines du mal


    La loi sur les indiens est un système raciste concret.

    Les réserves sous la gouvernance du fédéral, ont été érigées en système d'apartheid par les conquérants anglais et encore une réalité en 2020.

    Le Devoir est complètement silencieux sur ces réalités. En s'en prenant uniquement au gouvernement du Québec, il se fait complaisant et l'allié du fédéral...

    Le Devoir nouveau, est un journal de plus en plus décevant. Sa raison d'être a été changée complètement. À raison, il reçoit beaucoup de critiques de ses abonnés réguliers, ce qui pourraient éventuellement mettre en péril son avenir. C'est à bien y penser...

    • André Chevalier - Abonné 16 décembre 2020 12 h 55

      La loi sur les indiens est un parfait exemple de discrimination (racisme) systémique.Elle traite les autochtones en être immatures à protéger contre l'impact des règles de la société et les abus de la population dominante.
      Par exemple, pour leur éviter d'être surexploités par les sociétés financières, on les a rendu insaisissables en cas de défaut de paiement d'une dette. Il en résulte qu'ils sont incapables de contracter une hypothèque pour se bâtir une maison, d'emprunter ou d'obtenir une marge de crédit pour se lancer en affaire. On maintient ainsi de force cette population racisée par une loi dans un état permanent de pauvreté collective.

      Ça, c'est vraiment de la discrimination (racisme) systémique!