Et l’audace vint!

En annonçant, en 2016, l’intention du nouveau gouvernement libéral d’imposer une nouvelle taxe sur les carburants fossiles à raison de 10 $ la tonne de carbone à partir de 2018, puis de l’augmenter jusqu’à 50 $ la tonne en 2022, Justin Trudeau s’était fait bien des ennemis. Pour le consommateur, cela voulait dire payer une douzaine de cents de plus par litre d’essence en 2022.

Talonné par l’opposition conservatrice, il avait alors promis de ne pas hausser la taxe au-delà de ce plafond de 50 $, malgré l’avis des experts qui jugeaient l’augmentation insuffisante pour atteindre la cible déjà modeste fixée par le gouvernement précédent, soit une réduction des émissions de 30 % en 2030 par rapport au niveau de 2005.

Comme cette taxe ne devait s’appliquer qu’aux provinces n’ayant pas déjà mis en place leur propre régime de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), le Québec en fut exempté grâce à sa participation à un Système de plafonnement et d’échange de droits d’émissions, communément appelé bourse du carbone, aux côtés de la Californie et de l’Ontario (qui s’en est retiré depuis).

Jusqu’à ce jour, le mécanisme adopté par le Québec équivaut à peu de chose près à la méthode fédérale puisqu’on peut estimer à 5 ¢ le litre ce qu’un consommateur québécois paie de plus à cause de la baisse progressive des plafonds d’émissions auxquels les distributeurs de produits pétroliers sont soumis. Plus ces plafonds baisseront, plus les entreprises devront payer cher pour se procurer des droits de polluer et plus la facture sera élevée pour les consommateurs, incitant les uns et les autres à réduire leurs émissions.

  

Accusé par une bonne partie de la population de dire tout et son contraire quand il est question de lutte contre le réchauffement climatique, M. Trudeau a surpris tout le monde la semaine dernière en annonçant que, s’il était réélu, son gouvernement ferait passer la taxe sur le carbone de 50 $ à 170 $ la tonne entre 2022 et 2030 à raison de 15 $ de plus par année. Sans être le seul élément du plan de 15 milliards qui inclut des dizaines de mesures destinées à réduire l’empreinte carbone des Canadiens, ce déplafonnement de la taxe carbone vise à dépasser la cible fixée par l’Accord de Paris.

Pour les consommateurs, cela signifie approximativement 35 ¢ le litre de plus qu’aujourd’hui en 2030. Rappelons toutefois que le plan fédéral s’accompagne d’un crédit remboursable d’un montant aussi important que la taxe. Ainsi, on évalue entre 1200 $ et 2500 $ la somme qui sera versée à une famille de quatre personnes en 2025. Pour Ottawa, l’objectif n’est pas de récolter plus d’argent, mais d’inciter les ménages à changer leurs habitudes.

Ce n’est pas le cas au Québec, où la totalité de l’argent recueilli dans le cadre de la bourse du carbone, soit plus de 4,5 milliards depuis sa création, en 2013, est réinvestie dans des programmes par l’entremise du Fonds d’électrification et de changement climatique.

  

Il fallait une bonne dose d’audace au gouvernement Trudeau pour annoncer une augmentation importante de la taxe sur les énergies fossiles même accompagnée d’un crédit remboursable. Les libéraux fédéraux font certainement le calcul qu’une majorité de Canadiens en dehors des provinces productrices de pétrole reconnaissent l’urgence de combattre le réchauffement de la planète et sont fatigués des discours creux.

Du côté québécois, le gouvernement Legault a fait connaître son Plan pour une économie verte le mois dernier. Le plan de 6,7 milliards de dollars sur cinq ans se décline en une cinquantaine de mesures ambitieuses, mais, comme plusieurs observateurs l’ont fait remarquer, la plupart sont axées sur l’électrification des transports et des équipements, sans mesures de contrainte pour s’assurer des résultats. Or, il est douteux que les mesures envisagées suffisent. L’évaluation effectuée par le gouvernement en arrive même au constat que le plan ne permettra d’atteindre que la moitié de la réduction des émissions de CO2 envisagée, l’autre moitié devant être compensée par l’achat de droits d’émissions sur le marché du carbone, c’est-à-dire auprès des entreprises californiennes qui auront réussi à faire mieux que l’objectif qu’on leur aura fixé.

En plus de la bourse du carbone, il deviendra donc rapidement nécessaire que le Québec se dote d’une politique dont le message est plus clair pour les consommateurs, notamment en ayant davantage recours à l’écofiscalité. Ce n’est pas suffisant d’électrifier les transports au profit d’Hydro-Québec, il faut aussi réduire notre consommation globale d’énergie ainsi que l’utilisation des véhicules individuels pour les déplacements quotidiens, ce que seule une hausse des taxes sur l’énergie et à l’achat de véhicules individuels doublée d’investissements dans les transports collectifs peut réussir.

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