Morts indignes

La protectrice du citoyen, Marie Rinfret, a livré un rapport d’étape de l’enquête qu’elle mène sur la première vague de la pandémie dans les CHSLD, des milieux de vie où la COVID-19 s’est répandue comme un feu de brousse. Comme il fallait s’y attendre, ses constats sont sévères, tandis qu’ils contredisent parfois certaines affirmations rassurantes faites par le premier ministre François Legault lors de ses points de presse quotidiens du printemps.

D’entrée de jeu, le rapport rappelle une statistique sur l’hécatombe qu’ont connue les CHSLD : au 30 juin 2020, 69 % des personnes décédées de la COVID-19 vivaient dans ces résidences, pour 3890 décès.

Si la tragédie qui s’est déroulée à la résidence privée Herron, où des résidents en perte d’autonomie ont été abandonnés, fut proprement scandaleuse, la protectrice du citoyen note que dans certains CHSLD publics les personnes hébergées n’ont « pas eu l’assistance nécessaire pour bien s’alimenter et s’hydrater et les soins d’hygiène ont manqué ». Des « personnes fragilisées par leur grand âge et la maladie [ont été] laissées à elles-mêmes dans un contexte d’hébergement à bout de ressources ». Plusieurs personnes sont mortes dans la solitude : ce n’est certainement pas mourir dans la dignité, reconnaît Marie Rinfret.

Au début de la pandémie, les équipements de protection — masques, visières et blouses — ont manqué, « un facteur important d’insécurité générale » et évidemment une cause de propagation du coronavirus. Puis, des réserves d’équipements ont été constituées, mais leur distribution s’est avérée inefficace et, tandis que le gouvernement maintenait un discours lénifiant, le rationnement des équipements de protection se poursuivait dans la désorganisation. Mercredi, lors de sa comparution en commission parlementaire, le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, a bien mal paru quand il a dit ne pas savoir quand avait été donné l’ordre de commander en masse des équipements de protection au début de l’année afin d’affronter la pandémie qui s’approchait. Comme si ce n’était pas sa responsabilité, comme si c’était secondaire.

Par ailleurs, la protectrice du citoyen relève que, dans les témoignages qu’elle a recueillis durant son enquête, des résidents et leurs proches ainsi que des professionnels et des gestionnaires ont qualifié d’erreur l’interdiction complète des visites des proches aidants dès la proclamation de l’urgence sanitaire, le 14 mars, un « dur coup » pour la santé physique et mentale des personnes hébergées.

Sortir les personnes âgées malades des hôpitaux sans les tester pour la COVID-19 pour les parquer dans les CHSLD est tout aussi impardonnable.

Dans son rapport d’étape, Marie Rinfret énumère cinq priorités d’action pour la suite des choses. Le gouvernement a fait siennes la plupart d’entre elles dans son Plan d’action pour une deuxième vague de la COVID-19, que le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a dévoilé en août dernier. Mais la protectrice du citoyen estime que ces actions ne se sont pas encore matérialisées, du moins pas complètement.

Première de ces priorités d’action — et le système de santé en est loin : centrer les soins et les services en CHSLD sur les besoins des usagers. Humaniser les soins, donc, et valoriser les proches aidants. Il faut, en deuxième lieu, avoir du personnel stable en nombre suffisant ; c’est encore à faire. En troisième lieu, il faut doter chacun des CHSLD d’un gestionnaire de proximité, ce qui n’est pas encore le cas dans tous les établissements, relève Marie Rinfret, tandis que Christian Dubé affirme le contraire. Quatrième priorité : implanter dans tous les CHSLD « une culture rigoureuse en matière de prévention et de contrôle des infections ». Enfin, il faut renforcer la communication afin de diffuser des informations et des directives claires.

Dans la structure hypercentralisée du réseau de la santé, les CHSLD, une réalité que les gestionnaires des CIUSSS et des CISSS et le gouvernement connaissaient mal, ne pesaient pas lourd dans la première vague. « Angle mort de la préparation à la pandémie », nous dit la protectrice du citoyen, qui doit remettre son rapport final à l’automne 2021. Ce sera aussi le moment où la commissaire à la santé et au bien-être, Joanne Castonguay, remettra son rapport qui, lui, portera davantage sur les lacunes organisationnelles du système de santé et sur les changements à apporter à sa gestion et à sa structure pléthorique.

C’est maintenant au gouvernement d’agir. Il ne peut faire pire que lors de la première vague, mais il doit faire mieux qu’à l’heure actuelle. Et pas seulement pour « gérer » la pandémie. S’occuper de nos vieux avec humanité doit devenir une priorité nationale.

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