Le non à Bush

Invités par le président Bush à amender la Constitution des États-Unis afin de faire pièce au mariage entre personnes de même sexe, les sénateurs ont décidé de coller à l'opinion publique. Si la majorité d'entre eux s'affichent opposés à l'officialisation de l'union, ils n'ont pas jugé nécessaire de modifier la Constitution pour autant.

Les sondages l'indiquaient depuis des semaines. Plus de 50 % des citoyens ne comprennent pas pourquoi le chef de l'exécutif tenait tant à introduire un amendement à la Constitution afin de consacrer le mariage comme l'union exclusive entre un homme et une femme. Les Gallup de ce monde avaient constaté que la majorité des électeurs ne comprenaient pas pourquoi cette question occupait une place si importante dans l'agenda politique de Bush. D'autant que, attachés aux prérogatives des divers États de l'Union qui balisent juridiquement le mariage, ils jugeaient que le sujet ne devait pas passer sous la coupe de Washington.

De fait, plusieurs des sénateurs démocrates et républicains ayant voté contre le projet de Bush ont évoqué la prééminence des États. Les autres? Règle générale, leur position logeait davantage à l'enseigne de la politique que de la stricte orthodoxie constitutionnelle. Ainsi, beaucoup de ces élus ont eu peur qu'un oui à cet amendement ne se traduise par une levée de boucliers non seulement de la part des homosexuels, mais aussi de tous ces citoyens qui ne partagent pas la furia moralisatrice du président en personne.

Si Bush a essuyé un revers sur ce front, celui-ci serait loin d'être aussi dommageable qu'on pourrait le croire de prime abord. Cette histoire a ceci de fascinant qu'elle a servi de prétexte à des jeux politiciens, dont certains assez tordus. Commençons par l'agenda. Depuis qu'il avait annoncé en février dernier son intention en la matière, Bush et son état-major électoral ont usé de cette carte régulièrement pour éluder les questions sur l'Irak, l'économie et autres sujets épineux.

Certains chroniqueurs américains assurent que, si le vote a eu lieu cette semaine, c'était dans le but d'ennuyer les démocrates sur deux fronts. Tout d'abord, la Maison-Blanche n'ayant pas envisagé que plusieurs sénateurs républicains feraient faux bond, elle souhaitait obliger John Kerry et John Edwards à voter. On se souviendra que le tandem démocrate s'est affiché contre le mariage des personnes de même sexe, mais également contre le recours à la Constitution. En outre, les généraux de la campagne de Bush tenaient à ce que les élus se prononcent ces jours-ci afin de capter l'attention des médias à quinze jours seulement de la convention démocrate.

L'autre objectif recherché par le candidat Bush était le suivant: donner satisfaction à la frange conservatrice et religieuse du pays et la dynamiser en vue de la présidentielle de novembre. Plus précisément, ici et là on assure que les républicains ne voulaient pas que la droite chrétienne fasse de la surenchère électorale lors de la convention qui se tiendra pendant la dernière quinzaine d'août. L'exemple de Bush père aidant, le chef de campagne de Bush, soit Karl Rove, tenait à ménager cette base électorale et à la... museler! Ce dernier est désormais en mesure de rétorquer aux chefs de file du tout-religieux que son patron a montré sa bonne volonté et le Sénat, sa mauvaise foi.

Dans la foulée du vote, le Parti républicain et ses alliés religieux ont engrangé des informations sur lesquelles, ils ne s'en cachent pas, ils entendent capitaliser par tous les moyens. Comme on sait, parallèlement à la présidentielle, des millions d'Américains seront appelés à voter pour le renouvellement du tiers des sièges du Congrès. Et alors? Ainsi que l'a souligné Gary Bauer, un ultra du parti de Dieu, une guerre sans merci sera livrée à certains de ces sénateurs qui avant-hier ont dit non à Bush. Ces illuminés se promettent d'aiguiser la position de tous ces Américains qui s'affichent comme adversaires du mariage gai, mais qui tenaient à ce que ce sujet reste du ressort des États.

Par contre, sous le couvert de l'anonymat, un bonze de la Maison-Blanche, rapporte le New York Times, a jugé que toute cette histoire va s'avérer désastreuse pour Bush. D'après lui, Kerry est d'ores et déjà assuré que la communauté homosexuelle va lui accorder deux fois plus de financement et de travail bénévole qu'on s'y attendait. En outre, ce dossier a été administré de telle manière, selon son analyse, que Kerry est quasi assuré de récolter la sympathie des différentes minorités. Le débat sur la question est momentanément clos.