Une occasion ratée

Le gouvernement Legault voulait qu’un consensus s’exprime de façon claire en faveur du renforcement de la Charte de la langue française, consensus qui aurait rallié les élus de l’Assemblée nationale, les maires des grandes villes et la société civile. Il n’y est parvenu qu’en partie.

L’idée de départ, c’était une lettre ouverte que tous les parlementaires québécois auraient appuyée. Les maires des six grandes villes du Québec l’ont signée, ainsi que des syndicats, l’Union des producteurs agricoles, l’Union des artistes, et des sociétés Saint-Jean-Baptiste. Or, les partis d’opposition ont refusé de se prêter au jeu. Devant ce désistement, les grandes centrales syndicales comme la CSN et la FTQ sont descendues du train.

La lettre, que seuls les journaux de Québecor ont publiée faute qu’elle ait été transmise à temps aux autres médias, soulignait la nécessité de renforcer la Charte de la langue française et d’appliquer la loi 101 aux entreprises à charte fédérale. Elle rappelait la motion unanime que l’Assemblée nationale a adoptée le 24 novembre dernier reconnaissant que la langue française est en déclin au Québec et que la situation commandait des actions fortes de la part du gouvernement du Québec, notamment une « importante réforme » de la loi 101 et son application aux entreprises à charte fédérale. Dans Le Journal de Québec, la lettre était accompagnée d’une grande photo du ministre responsable de la Langue française, Simon Jolin-Barrette, et leader parlementaire du gouvernement.

C’est le Parti québécois qui a fait dérailler l’opération, son caucus refusant d’appuyer l’initiative de Simon Jolin-Barrette. Les libéraux ont également rejeté la proposition du leader parlementaire. Mais il y a tout lieu de croire que n’eût été le refus péquiste, ils n’auraient pas voulu être les seuls à l’Assemblée nationale à ne pas cautionner cette lettre, ce qui aurait mal cadré avec le récent virage nationaliste amorcé par la cheffe, Dominique Anglade. Quant à Québec solidaire, ses élus n’avaient pas d’objection de principe, mais ils n’allaient tout de même pas être les seuls députés de l’opposition à donner leur bénédiction au gouvernement.

Dans un point de presse, le chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, a dénoncé « le manège de marketing politique » des caquistes. Il est vrai qu’il est excédé par un ministre qui n’a toujours pas déposé de projet de loi sur la langue et un gouvernement qui avalise l’agrandissement du collège Dawson. Mais selon lui, rien ne sert de « supplier » Justin Trudeau d’appliquer la loi 101 aux entreprises de compétence fédérale. « Je suis à la tête d’un parti indépendantiste. Si la CAQ pense que la fédération canadienne fonctionne, qu’elle nous démontre un quelconque gain », a-t-il déclaré. Ainsi, le PQ, comme parti indépendantiste, n’a cure de faire pression sur Ottawa pour que des entreprises au Québec soient contraintes à faire du français la langue de travail de leurs employés. Ce serait là, doit-on comprendre, jouer le jeu de l’amélioration du régime fédéral. Or, c’est précisément ce qu’a fait le gouvernement Lévesque avec la loi 101. La politique du pire est la pire des politiques, pourrait-on rappeler à Paul St-Pierre Plamondon.

Le parti frère, le Bloc québécois, fait une tout autre lecture que le chef péquiste. Jeudi et vendredi, il s’est servi de cette lettre à la Chambre des communes pour talonner le gouvernement Trudeau qui, sur cette question, se retrouve complètement isolé. Étendre la loi 101 n’est pas une lubie : selon une étude publiée par l’Office québécois de la langue française, la proportion des employés qui utilisent le français de façon prédominante au sein des entreprises à charte fédérale au Québec est plus faible que dans le secteur privé en général. Ces entreprises emploient tout de même 240 000 personnes en sol québécois.

À la motion adoptée à l’Assemblée nationale, « la lettre n’ajoute absolument rien », affirme le chef péquiste. C’est faire bien peu de cas de l’appui de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, et du maire de Laval, Marc Demers, à un renforcement de la loi 101. Car c’est surtout la situation dans la région de Montréal qui justifie cette réforme « costaude ».

Certes, les partis d’opposition estiment qu’ils n’ont pas de cadeau à faire à Simon Jolin-Barrette, un leader parlementaire qu’ils jugent rigide, peu fiable et manipulateur. En outre, le leader du gouvernement est en même temps un ministre qui défend des projets de loi à la fois importants et controversés. Ce double emploi n’est souvent pas l’idéal. Est-ce qu’un autre que lui, Éric Caire, par exemple, aurait réussi à convaincre l’opposition de participer à l’opération ? Impossible à dire. En tout cas, pour l’heure, l’occasion est ratée.

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