Contre mauvaise fortune

La vente à la société californienne ServiceNow de la montréalaise Element AI a créé une onde de choc dans le petit monde de l’intelligence artificielle au Québec. C’est une triste nouvelle — notamment pour un gouvernement qui se targue de nationalisme économique — qui rappelle la vulnérabilité des jeunes pousses technologiques d’ici face à des entreprises américaines immensément mieux nanties qu’elles.

Cofondée en 2016 par la sommité mondiale Yoshua Bengio et le crack Jean-François Gagné, Element AI, qui se voulait un fleuron montréalais de l’intelligence artificielle, a été acquise au coût d’environ 400 millions $US, selon ce qui circule, par ServiceNow dont la capitalisation boursière dépasse 103 milliards $US. En 2019, Element AI avait conclu un financement de plus de 200 millions et on lui accordait dans le milieu une valeur de plus de 800 millions $CA. La Caisse de dépôt et placement du Québec y a injecté entre 30 et 50 millions et Investissement Québec avait avancé une somme de 25 millions dont la moitié seulement avait été versée. Les deux entités publiques ne perdent rien dans cet échec.

Car il s’agit bien d’un échec. Depuis deux ans, Element AI éprouvait de sérieuses difficultés financières. La société n’a pu trouver de débouchés tangibles et porteurs pour ses avancées technologiques. On rapporte qu’en 2018, son chiffre d’affaires s’élevait à 10 millions et le nombre de ses employés, à 500. C’est tout dire.

Element AI compte maintenant quelque 300 employés, pour plusieurs hautement qualifiés, et détient plus de 80 brevets. Ce que ServiceNow acquiert, ce sont donc des cerveaux et des brevets. Certainement pas un carnet de commandes.

Le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a indiqué à l’Assemblée nationale que le gouvernement et la Caisse avaient étudié la possibilité d’acheter Element AI, mais « le chèque » pour un plan d’affaires douteux aurait été « déraisonnable ». Le fonds d’un milliard constitué par le gouvernement caquiste pour empêcher que des sièges sociaux québécois ne passent à des intérêts étrangers n’aura donc pas servi.

Le président de COVEO et vice-président du conseil d’administration du Conseil canadien des innovateurs, Louis Têtu, cité par La Presse, s’est dit « scandalisé » qu’on cède ces talents et cette propriété intellectuelle stratégiques. On tablait en effet sur Element AI pour créer un effet d’entraînement au sein de la filière d’intelligence artificielle montréalaise.

Il faut cependant retenir un aspect positif à la transaction : ServiceNow, déjà présente à Toronto, entend s’établir à Montréal et poursuivre des activités de recherche-développement. Investissement Québec et Montréal International font des pieds et des mains pour attirer des multinationales au Québec et en voilà une qui débarque. Que cela passe par l’achat d’une entreprise stratégique à propriété québécoise, ce n’est certes pas l’idéal. Mais c’est certainement mieux que de mettre la clé sous la porte et liquider les brevets. Qui sait, ServiceNow pourrait donner un élan aux activités acquises.

Comme le faisait le gouvernement libéral pour justifier une prise de contrôle étrangère d’une entreprise d’ici, le ministre Fitzgibbon a avancé que les sociétés québécoises procédaient à des acquisitions d’entreprises à l’étranger. Il a donné l’exemple de la société d’intelligence artificielle Lightspeed qui vient de conclure une transaction de 500 millions aux États-Unis.

De fait, les sociétés québécoises ont acheté deux fois plus d’entreprises étrangères que l’inverse, a mentionné le ministre. Évidemment, c’est une donnée trompeuse puisqu’on ne connaît pas la valeur des transactions. En outre, 200 transactions, pour prendre un chiffre au hasard, ne sont qu’une goutte dans un océan de 800 millions d’habitants tandis que 100 entreprises québécoises qui passent à des intérêts étrangers, c’est une autre paire de manches.

Quoi qu’il en soit, il est clair que ces sociétés de haute technologie, qui plus est dans le secteur effervescent de l’intelligence artificielle, ne peuvent prospérer qu’en faisant leur marque sur la scène internationale.

Même si Element AI n’a pas connu le succès escompté, nous devons saluer la précieuse contribution de ses fondateurs à la filière de l’intelligence artificielle au Québec, une contribution, qui, espérons-le, se poursuivra. Comme l’affirmait à La Presse en début d’année un Yoshua Bengio doué de prescience ou encore bien informé, « si la Silicon Valley est devenue ce qu’elle est, c’est parce que là-bas, on accepte et comprend que « se planter », ce n’est pas la fin du monde, et que tout repose sur la capacité de se relever et de continuer ».

10 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 3 décembre 2020 04 h 40

    Voir trop grand?

    Un chiffre d'affaires de 10 millions $ n'est pas de la petite tarte. Comment diable ces compagnies arrivent dans le rouge avec des chiffres pareils? La grenouille et le boeuf, comme Bombardier? comme le Cirque du Soleil?

    • Bernard Plante - Abonné 3 décembre 2020 10 h 25

      "Comment diable ces compagnies arrivent dans le rouge avec des chiffres pareils?"

      10 000 000$ / 500 employés = 20 000$/employé, ce qui est loin d'être rentable car n'équivalent assurément pas aux salaires versés, mais tout-à-fait normal pour une entreprise se situant au stade de développement précoce et de recherche fondamentale. Un stade de développement qui n'a rien à voir avec ceux de compagnies matures comme Bombardier ou le Cirque du Soleil.

    • Serge Lamarche - Abonné 3 décembre 2020 15 h 55

      Ça me semble de l'optimisme éhonté d'engager autant de gens sans avoir les revenus. On met la charrue avant les boeufs. Pas surprenant que ça n'avance pas. Ça recule, même. Évidemment.

  • André Leclerc - Abonné 3 décembre 2020 10 h 10

    Vendre ou bien accompagner pour améliorer les jeunes pousses?

    En septembre 2019, Element AI est allé chercher 200 millions de financement dont possiblement les 30 à 50 millions de la CDPQ. L’entreprise disait à l’époque s’associer à des partenaires permettant d’accélérer le développement et la commercialisation de solutions « qui répondent aux besoins des clients en matière d’opérationnalisation de l’intelligence artificielle, tout en poursuivant le développement de produits d’intelligence artificielle » (Le Devoir, 14 septembre 2019). Element AI s’intéresse à l’apprentissage profond permettant que les processus s’améliorent. C’est selon moi l’essence même de l’IA et ça semble d’ailleurs correspondre au modèle d’affaires du nouvel acquéreur ServiceNow orienté « service client » (fonction opérationnalisation) tout en maintenant des activités de R&D. Alors qu’est-ce qui, selon M. Fitzgibbon ne fonctionnait pas dans le modèle d’affaires d’Element AI? Qu’est-ce qui fait que le modèle incluant la participation des partenaires de 2019 soit si différent du modèle d’affaires de ServiceNow? Si Element AI ne réussissait pas à aller chercher les revenus adéquats, comment la CDPQ ou IQ auraient-ils pu accompagner l’entreprise pour dégager une marge opérationnelle lui assurant sa survie? Il s’est écoulé un peu plus de douze mois entre le financement de 2019 et la vente. Douze mois en pleine pandémie pendant laquelle même le gouvernement québécois a hésité à implanter une technologie de traçage utilisant l’IA. Peut-être qu’après tout, le cabinet actuel ne considère viable que les modèles d’affaires basés sur la vente de ressources naturelles. Bien sûr que dans le lancement de jeunes pousses il y aura des entreprises qui réussiront et d’autres qui subiront l’échec. Mais si on veut trouver un équilibre entre les entreprises traditionnellement tournées vers les ressources naturelles et celles plus innovantes, il faudra plus de compréhension et un support plus dynamique et plus inspiré de la part des gouvernements.

  • René Pigeon - Abonné 3 décembre 2020 10 h 20

    « effervescent » : Euphémisme : l’IA est une course à très haute vitesse : de niveau Formule 1 !

    Si les Québécois n’étaient pas entrés dans la course avec leurs assez maigres moyens, les étrangers, mieux dotés qu’eux, allaient tout rafler. Le défi n’était pas d’être le prochain GAFA mais de ramasser ce qui peut l’être et de le valoriser comme on peut : pour Element AI, c’était vendre pendant qu’il était encore temps ! Si nous n’aimons jouer les cartes que l’on a, alors il faut se préparer à descendre dans les mines, comme le prévoyaient Charest, Couillard et les libéraux. Tant que les Québécois auront des mines concurrentielles avec celles du Tiers-Monde, bien sûr.

    Heureusement, le président de COVEO et vice-président du conseil d’administration du Conseil canadien des innovateurs n’était pas aux commandes.

    L’affirmation : acquérir « des cerveaux et des brevets (...) pas un carnet de commandes » résume bien le défi auquel plusieurs secteurs à valeur ajoutée élevée font face au Québec. Défi que les décideurs énumérés dans l’éditorial ont bien compris.

    L’éditorial, qui commence par une affirmation d'échec injustifiée, conclut avec justesse que : « Les deux entités publiques ne perdent rien dans cet échec. »

  • Ginette Cartier - Abonnée 3 décembre 2020 11 h 51

    Atavisme du statut colonial entretenu par les colonisés eux-mêmes. Hier les ressources "naturelles, aujourd'hui les ressources "intellectuelles". Demain...

  • Michel Petiteau - Abonné 3 décembre 2020 21 h 07

    Avant Element AI, Softimage

    Extraits de la page https://www.lesaffaires.com/blogues/l-economie-en-version-corsee/non-le-canada-n-est-pas-dans-la-cour-des-grands-en-ia/609259 :
    1- " Scientifiques, politiciens, entrepreneurs… Tout le monde clame haut et fort que le Canada – pour ne pas dire Montréal – est un acteur mondial majeur de l’industrie de l’intelligence artificielle (IA). "
    2- "… le Canada n’est pas, en vérité, dans la cour des grands en matière d’IA. Loin de là. Comme en atteste une étude fracassante que vient de divulguer Jean-François Gagné, PDG et cofondateur d’Element AI, un fournisseur de produits en IA dont l’un des cofondateurs est nul autre que Yoshua Bengio, lauréat du prix Turing en 2018. "
    C'est le PDG qui parle. L'article date d'avril 2019.

    Extrait de la page https://www.journaldemontreal.com/2020/11/30/element-ai-avalee-par-une-americaine:
    "Le grand patron Jean-François Gagné (photo), les cofondateurs Yoshua Bengio, Anne Martel et Nicolas Chapados, la Caisse de dépôt et placement, la Banque Nationale, Real Ventures ainsi que la BDC font partie des actionnaires canadiens d’Element AI."

    De ces deux informations, il ressort qu'Element AI n'était pas à la hauteur de la réputation qui lui était faite dans les médias montréalais et que Jean-François Gagné et Yoshua Bengio étaient deux de ses actionnaires. Les clients ne se bousculaient pas au portillon d'Element AI, dont la vente était inéluctable.

    Les bénéficiaires de la transaction ne sont-ils pas, à moyen terme, les actionnaires de l'entreprise?

    Softimage, l'entreprise fondée par Daniel Langlois, fut acquise par Microsoft en 1984. Daniel Langlois démarra l'entreprise les poches vides. Il devint multimillionnaire et fit des millionnaires!

    Page https://www.pressreader.com/canada/le-journal-de-montreal-weekend/20090214/281496452181975:
    Yvon Deschamps dit de Daniel Langlois: "Ce gars-là m'a permis de faire quelques millions".

    Au Québec, il n'y a pas que des perdants!