Alliés bernés

Non content d'avoir sur le dos tout le mouvement syndical et communautaire, le gouvernement Charest mécontente aussi ses alliés, comme l'Association des garderies privées du Québec. L'exaspération de l'organisme a valeur de symbole, puisqu'elle met au premier plan l'indifférence que les libéraux manifestent envers les services de garde, joyaux du «modèle québécois».

Le président de l'Association des garderies privées du Québec, Sylvain Lévesque, a l'habitude des déclarations-chocs, ce qui sied bien à la guerre larvée qui sévit entre les garderies publiques et les garderies privées au Québec. Mais sa dernière colère ne doit pas être prise à la légère: faute de soutien financier suffisant de la part du gouvernement, des garderies privées envisagent de renoncer aux places à sept dollars par jour pour facturer le plein tarif aux parents.

Ceux de la classe moyenne ou aisée pourraient y gagner au change, grâce aux déductions fiscales du gouvernement fédéral. Mais c'est tout un symbole qui est écorché: Québec appuie si mal son système de garde qu'il vaut mieux revenir en arrière, alors même que le fédéral, par la voix du nouveau premier ministre Paul Martin, dit vouloir s'inspirer du modèle québécois pour l'étendre au Canada tout entier.

Les centres de la petite enfance (CPE) le disent moins fort que M. Lévesque, mais ils ne sont pas heureux eux non plus du traitement que leur réserve Québec depuis un an. Dès l'élection des libéraux, les CPE ont en effet été dans la ligne de mire du gouvernement: augmentation des tarifs payés par les parents, en flagrante contradiction avec une promesse électorale; imposition de restrictions budgétaires à tous les services de garde, privés comme publics; récupération de surplus accumulés par les CPE; intention nette de gérer les absences des enfants comme s'il s'agissait de travailleurs d'usine, avec pénalités à la clé... Le tollé soulevé par cette mesure fera certes reculer le gouvernement, mais celle-ci témoignait déjà d'un climat.

Un an plus tard, ce climat n'a pas changé — comme si les libéraux restaient suprêmement agacés par cet emblème du gouvernement péquiste qu'a été la mise en place des garderies (alors) à cinq dollars. On les voit donc nier toute compression budgétaire dans les services de garde, alors que dans les faits c'est exactement ce qui vient d'être annoncé. Comme l'an dernier, le gouvernement impose une coupe de 2,6 % à l'ensemble du réseau. Si le budget, au final, augmente un peu, c'est strictement parce que les parents paient plus cher. Et l'augmentation ne couvre pas les coûts de système.

Le constat n'est pas banal, au moment où un imposant rapport de l'Institut de la statistique du Québec démontre, au terme d'une enquête menée auprès de 800 groupes d'enfants, que les services de garde n'atteignent, en moyenne, que la note «passable». Pas de quoi affoler les parents, mais il y a clairement place à amélioration, avec un personnel mieux formé, un aménagement des lieux plus adéquat et de meilleurs jouets pour les enfants.

On a beaucoup fait état, au moment de la divulgation de cette Enquête sur la qualité des services de garde éducatifs, d'un problème d'hygiène dans les services de garde, les éducatrices ne se lavant pas assez souvent les mains. Mais il y avait bien plus dans ce rapport, dont des constats qui impliquent des investissements. Est-ce pour cette raison que la ministre déléguée à la Famille, Carole Théberge, a tant tardé à le rendre public, amenant le Parti québécois à le déposer à sa place à l'Assemblée nationale? Les coupes à venir ne pouvaient guère s'accorder avec une enquête démontrant la nécessité de rehausser la qualité.

Mais on dira, comme l'a déjà fait la ministre, que «tout le monde veut plus d'argent», alors que l'État québécois, n'est-ce pas, en a si peu. Il reste toutefois que ce gouvernement a bien du mal à respecter ses engagements, même auprès d'alliés.

Les dernières à se faire joliment berner, ce sont les éducatrices de service de garde en milieu familial — du moins celles qui, en dépit de jugements qui étaient favorables à leur syndicalisation, n'en voulaient carrément pas. Elles se voyaient comme des travailleuses autonomes, et le gouvernement, par voie législative, leur a reconnu ce titre en excluant pour toutes la possibilité de se syndiquer.

Il devait découler des protections de ce nouveau statut. Ces éducatrices les attendent toujours — et les libéraux ne sont guère pressés de légiférer sur le travail autonome. De plus, voilà qu'elles apprennent que l'augmentation de leur rémunération sera liée à celle qui sera négociée pour les salariées! Bref, perdantes sur toute la ligne.

Et puis, à l'automne, il faudra voir combien d'enfants seront encore inscrits dans les services de garde des écoles à la suite de la hausse des tarifs à sept dollars par jour. Les responsables avaient mis en garde contre le retour des «enfants à la clé dans le cou», et certains avaient vu là de l'exagération. Or tout indique que, au contraire, bien des enfants déserteront ces services. Quelqu'un à Québec s'en préoccupera-t-il?

jboileau@ledevoir.ca