Le gros bon sens

Sur le chemin de la rectitude politique et des excès invraisemblables de la culture du bannissement, le gros bon sens fait carpette et sur lui voilà que des institutions en sont réduites à s’essuyer les pieds. Le dernier abrutissement du genre nous vient de Radio-Canada et de sa valse-hésitation ridicule autour d’un épisode de La petite vie — censuré d’abord, réhabilité ensuite, le tout en l’espace d’une semaine.

Un nouveau courant en vogue militant pour la protection de toutes les sensibilités fait flèche de tout bois et écrase tout ce qui pourrait s’apparenter désormais à un propos, une œuvre, une réflexion ou une pensée portant l’infâme potentiel d’écorcher des âmes. La dernière victime en date faillit être l’épisode « La vidéo », mettant en scène un ami africain de Caro atterri chez Môman, Pôpa, Creton et les autres pour étudier la famille québécoise. L’Ougandais débarqué dans cette caricature de famille était personnifié par le comédien Normand Brathwaite.

Entre deux maux, pointez le pire ? Radio-Canada avait d’abord décidé de retirer l’épisode de la plate-forme ICI tou.tv craignant qu’il puisse être « mal compris et ressenti comme une insulte par une partie de l’auditoire », ceci en raison de « la prise de conscience et des sensibilités actuelles », ainsi que l’a rapporté le porte-parole Marc Pichette. Dans un revirement trahissant une mauvaise décision prise au départ et un évident manque de direction claire, l’épisode fut réhabilité sitôt qu’il fut évident que sa censure avait entraîné un tollé de réactions. Non contente de brandir la censure dès que l’ombre d’un désaccord se profile, la frilosité ambiante pousserait même à interdire la diffusion d’une œuvre pour éviter la polémique et les plaintes. Qu’on se le dise franchement : l’œuvre de Claude Meunier repose essentiellement sur l’œil grossissant de la caricature et de la satire, et compte tenu de ce contexte, il n’y avait pas matière à prévenir le tollé en remisant l’épisode aux… vidanges (de Ti-Mé). Le contexte, apparemment, n’a pas été suffisant pour que le diffuseur choisisse dignement de faire face aux potentielles critiques.

Voilà une autre question pour les dirigeants de Radio-Canada : le diffuseur public est-il à ce point devenu perméable à la dictature de la plainte qu’il pare désormais à tous les coups en faisant fi du contexte, écorchant au passage une des valeurs maîtresses sur lesquelles Radio-Canada s’est bâtie, soit la liberté d’expression ?

Ce qui choque également dans cette propension à taire et à cacher tout ce qui pourrait porter le germe d’une controverse, c’est la promptitude dans l’action. Une professeure a prononcé le mot qui choque en classe ? On la suspend. Une œuvre d’art comporte en son titre un mot honni ? On le change. Sur le chemin de la rectitude politique, les aspérités ne sont pas permises. Dans la foulée de l’affaire Verushka Lieutenant-Duval, cette professeure de l’Université d’Ottawa suspendue pour avoir utilisé le mot en n dans un cours et osé suggérer une réflexion sur son emploi, la vague de protestation fut telle, et notamment sur les réseaux sociaux, que nombre de salles de rédaction décidèrent de faire une brèche dans la liberté d’expression, pourtant le socle de leur raison d’être. Dans cet assujettissement inquiétant aux courants identitaires à la mode, que le gros bon sens se redresse et reprenne ses droits.

36 commentaires
  • Raynald Collard - Abonné 13 novembre 2020 06 h 07

    Le Devoir du gros bon sens?

    Il y a un moment que le Devoir ne nous avait parlé du "gros bon sens". Ce n'est pas trop tôt. Est-ce que la quasi victoire au sud du monstre narcissique susciterait, enfin(!) une réflexion des médias sur leur propention à donner trop ouvertement la parole aux petits lapins sensibles?

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 novembre 2020 06 h 17

    Quand le gros bon sens peut pus rien dire


    Ce n'est peut-être la faute de personne en particulier, mais il y a des plaies ouvertes. Normalement, au lieu d'en faire reproche à ceux qui les éprouvent, on essaie de les guérir. Le gros bon sens ne consiste pas à s'assoir sur son privilège de les nier pour protéger ses petites vies. Parce que cela participe activement du mal dont on conteste l'existence.

    • Gilbert Turp - Abonné 13 novembre 2020 10 h 07

      Telle est bien la question, en effet : Comment soigner une plaie ?
      Il faut la nettoyer et, une fois que c'est fait, il faut arrêter de la tripoter, afin qu'elle ne se rouvre pas et se réinfecte.
      Comme disait ma mère quand j'étais petit : arrête de gratter ton bobo, il ne guérira jamais.

      J'ai tendence à penser qu'il en va de même des blessures historiques. À un moment donné, il peut être bon de les laisser cicatriser tranquilles.

    • Marc Therrien - Abonné 13 novembre 2020 10 h 54

      Le problème avec le gros bon sens est de savoir s’il est figé dans le temps ou s’il se transforme avec l’évolution des « mentalités ». S’il est figé dans le temps, reste à savoir à quelle époque remonte sa meilleure définition acceptée du plus grand nombre. Par exemple, dans le temps de mon enfance, le gros bon sens du bonhomme disait : « Arrête de t’écouter comme ça, ça va faire encore plus mal ».

      Marc Therrien

    • Hélène Paulette - Abonnée 13 novembre 2020 13 h 18

      Ma plaie est-elle plus ouverte que la tienne?

  • Bertrand Larocque - Abonné 13 novembre 2020 06 h 47

    Le gros bon sens

    Oui le gros bon sens! Il me semble que le Québec témoigne suffisamment de sensibilité aux victimes qui ont des plaies ouvertes. Il y a un moment où une victime doive travailler à refermer ses plaies pour aller de l'avant, à prendre exemple sur Normand Brathwaite, Boukar Diouf, Dominique Anglad, Michael Jean, Anthony Kavanagh et tant d'autres. Moi aussi j'aimerais me sentir l'égal d'une victime de racisme.

    • Claude Bernard - Abonné 13 novembre 2020 21 h 57

      Travailler à refermer ses plaies, dites-vous, M Larocque.
      Fort bien dit, en effet.
      N'est-ce pas justement ce que font le BLM et celles qui ont soudainement des exigences exagérées vis-à-vis des enseignantes au coeur trop bon qui s'excusent d'avoir fait leur boulot?
      Et ceux qui censurent «en anglais» des oeuvres d'art qu'ils n'ont pas vues et interdisent des livres qu'ils n'ont pas lus; n'est-ce pas à cela qu'ils travaillent?
      Leur méthode pour nettoyer les blessures infectées et les suturer ne plaise pas aux défenseurs du danser en rond; cela se comprend: ce ne sont pas eux qui suppurent!
      Quant à radiocan, il fait son possible préventivement, y va d'une reculette, trouve un compromis «historique»; comment le blâmer quand on connait le travail en comité etc...

  • Denis Drapeau - Abonné 13 novembre 2020 06 h 51

    Établissement d'une norme sans débat

    La majorité des médias ont imposé l'expression "mot commençant par N" sans qu'il y ait le moindre débat avec le personnel tenu d'obéir. Pas de débat non plus avec les usagés sans qui le média n'existerait pas. Pire encore, au Devoir comme ailleurs, on ne peut même pas connaitre le libellé de cette directive pour discuter des fondements à cette limitation à la liberté d'expression décontextualisé. Car c'est bien de cela qu'il s'agit.

    Que le mot nègre évoque une connotation négative, c'est assez évident. Qu'il vaille mieux, en principe, utiliser le mot noir que nègre me semble toute aussi indiqué mais, quand on impose en tout temps l'expression "mot commençant par N", on décide d'évacuer toute forme de jugement sur le contexte. Cela mériterait certainement un débat que nous refusent les directions des médias. La peur du débat au sein même des médias censés l'encourager, voilà où nous en sommes rendus. Moi, madame Chouinard c'est ça qui m'étonne et m'attriste.

    De plus, la substitution du mot honni par l'expression "mot commençant par N" est une absurdité. Je vois déjà poindre le jour un de ces militants antiracistes accusera son professeur blanc de raciste pour avoir osez dire "mot commençant par N" en affirmant haut et fort «qu'il ne faut pas être dupe car tout le monde sait que cela veut dire nègre et que la charge émotive est donc la même.» Hé oui, les mots non pas, en soi, de charge émotive, c'est ce qu'ils évoquent qui en a une; qu'il s'agisse de souvenirs et/ou de situations actuelles. Changer le mot ne change rien à la douleur ressentie. La seule façon de ne pas être systématiquement heurté par ce mot (où tous autres mots potentiellement négatifs) est de réagir seulement après avoir tenu compte du contexte où il fut utilisé. Mais ça, les antiracistes et les wokes de la mouvance postmoderne qui sévissent dans nos universités et dans nos médias nous interdisent cet apport de l'intelligence.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 novembre 2020 08 h 48

      Ce n'est pourtant pas si compliqué. On ne peut jamais séparer les mots de leur contexte d'énonciation. Le remplacement du mot nègre par la périphrase est un acte de langage par lequel on signale expressément que le mot n'est pas un simple mot mais le canal par lequel une grande variété d'intentions discursives est susceptible de s'exprimer, d'une part et, d'autre part qui peut produire chez celui ou celle qui l'entend une variété tout aussi importante de réactions, sans qu'il y ait par ailleurs de lien causal strict entre les intentions des locuteurs et l'effet produit. Le gros bon sens bien pataud de l'éditorialiste n'est d'aucun autre secours que de se mettre un coussin pour mieux assoir son privilège. La compassion est un luxe qu'elle n'est manifestement pas prête à payer. Elle est en bonne compagnie.

    • Jean Thibaudeau - Abonné 13 novembre 2020 09 h 04

      Ce qui me choque le plus, c'est que ce remplacement de nègre par "mot en N" est digne des jeux des enfants du primaire, absolument indigne d'institutions comme des universités, Radio-Canada et Le Devoir. Ce n'est pas la tentative tarabiscotée d'explication de M. Desjardins qui va me convaincre du contraire. Hé! Grow up, please!

    • Loyola Leroux - Abonné 13 novembre 2020 10 h 17

      Monsieur Desjardins, il importe de bien nommer les choses comme le recommandait Camus, : "Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde.'' Nommer le mot negre dans un contexte de discussion rationnelle, c'est le seul moyen de résoudre les problemens émotifs cachés derriere ce mot.

    • Patrick Boulanger - Abonné 13 novembre 2020 12 h 59

      À mon sens, en substituant le signifiant nègre par « une insulte raciste qui commence par la lettre n », le référent demeure en plus du signifié. Sommes-nous plus avancés?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 13 novembre 2020 16 h 05

      Monsieur Leroux, en accord avec Camus, qui a commis mieux que cette citation qu'on nous ressert à tous propos par effet de mode bien plus que de culture, ce serait bien mal nommer ce dont il est question de laisser chacun user des mots à sa convenance, en se réservant le privilège de rester sur sont quant-à-soi si ça vous dérange.

      Que monsieur Thibaudeau se rassure. Je ne tenais déjà pas tant à le convaincre. Je sais aussi que je ne peux espérer qu'il entende ce que je dis autrement qu'à en éprouver un vague vertige de pensée.

    • Marc Therrien - Abonné 13 novembre 2020 18 h 21

      De plus en plus, on peut se demander si c’est nous qui pensons les mots pour construire le monde à plusieurs ou si ce sont plutôt les mots qui nous pensent. Probablement un peu des deux en même temps dans ce joyeux monde de dualités où il est quand même préférable que les duels se fassent avec les mots plutôt qu’avec les armes. Les mots ne se contentent pas seulement de chercher à décrire le réel, mais aussi à lui faire dire ce qu’il veut dire et à voir là où il pourrait nous mener. Cette recherche à double sens de leur signification et leur direction apparaît alors comme un obstacle au carré de bien s’entendre pour se comprendre et enfin conclure. Et, dans le pire des cas, c’est quand la logophobie ou la peur des mots, qui est bien légitime, car les mots ont ce pouvoir de faire apparaître ce qu’on voudrait garder caché ou secret et même de transformer le monde, empêche toute ouverture permettant la poursuite de la discussion et intervient hâtivement pour clore prématurément le débat.

      Marc Therrien

  • Robert Morin - Abonné 13 novembre 2020 07 h 32

    Les icônes québécoises : des cibles inavouées?

    À mesure que se répètent les attaques de la bien-pensance, je me demande s'il ne serait pas utile de commencer à en faire l'inventaire pour y déceler certaines «tendances». Ainsi, depuis que j'ai vu toutes ces affiches unilingues anglaises lors des manifestations contre Robert Lepage et Betty Bonifassi (SLAV et la fronde sur l'appropriation culturelle), j'ai remarqué, outre une insensibilité évidente à la situation fragile et minoritaire du français et de la culture québécoise, une certaine constance dans le choix des cibles placées dans la mire des tenants de cette mouvance du bannissement. Comme si les enseignants francophones d'Ottawa, les auteurs de théâtre québécois de renommée internationale, les séries télé fétiches des Québécois, les noms de stations de métro à saveur trop québécoise, bref comme si les icônes du peuple québécois étaient devenues des monuments à abattre. Pourrait-on y voir une forme inavouable de Kwebec Bashing déguisée en «lutte pour la diversité», mais qui mépriserait totalement la situation minoritaire de notre peuple francophone en Amérique et ferait fi de l'importance d'en préserver la différence? Je lance la question, car cette idéologie du bannissement n'en serait pas à sa première contradiction.

    • Dominique Boucher - Abonné 13 novembre 2020 10 h 09

      Tout à fait dʼaccord. Cette impression fut renforcée chez moi par le fait que Betty Bonifassi présentait sans problème son spectacle depuis plusieurs années et ce nʼest que lorsquʼelle sʼest adjoint les services de metteur en scène de Robert Lepage — au patronyme très «de souche», indépendantiste par surcroît — que les problèmes ont commencés. À noter: lʼabsence de toute mention de SLÀV dans lʼarticle wiki (dans toutes les langues) sur madame Bonifassi...

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Robert Morin - Abonné 13 novembre 2020 13 h 50

      ...et j'ai oublié dans ma liste partielle de mentionner l'ouvrage phare «Nègres blancs d'Amérique» qui fut au coeur de nombreuses controverses récentes, soi-disant pour son titre, mais sans doute aussi en raison de sa mise en évidence de la situation de colonisés des francophones d'Amérique. Il fut récemment banni par les commissions scolaires anglophones de Montréal.

    • Claude Bernard - Abonné 13 novembre 2020 22 h 06

      M Morin
      Vous soulignez un point fort opportun.
      On dirait que seuls les livres en français et les oeuvres françaises sont visées.
      On a déboulonné quelques statues de Macdonald et aures boycottages.
      Comme vous l'écrivez un relevé devrait être compilé ou un régistre devrait être tenu pour déceler le racisme anti Québécois.