Viable, mais encore?

C’est aujourd’hui que le ministre Eric Girard doit faire le point sur les finances publiques du Québec après huit mois de pandémie. Rappelons qu’en juin dernier, le même ministre avait présenté un premier « Portrait » de la situation faisant état d’un déficit de 14,9 milliards de dollars pour l’année en cours, lequel serait annulé aux livres en récupérant la totalité de la « réserve de stabilisation » constituée des surplus accumulés depuis cinq ans.

Il va sans dire que la pandémie affecte lourdement les revenus et les dépenses des gouvernements à court terme, mais qu’en sera-t-il à plus long terme ?

Dans une nouvelle étude, le Directeur parlementaire du budget à Ottawa (DPB) en arrive à la conclusion que les finances du gouvernement fédéral sont « viables » pour plusieurs décennies en avant dans l’hypothèse où aucun programme créé pendant la pandémie ne serait reconduit. Mieux : Ottawa pourrait même augmenter ses dépenses ou réduire les impôts de quelque 19 milliards de dollars par année, soit l’équivalent de 0,8 % du PIB, tout en ramenant le ratio de la dette au PIB au même niveau confortable de 2019.

Cela ne veut pas dire que la pandémie n’aura eu aucune incidence sur l’économie canadienne puisque le DPB évaluait cette marge de manœuvre permanente à 41 milliards de dollars en février dernier, soit plus du double d’aujourd’hui.

  

Les choses sont bien différentes pour les « administrations infranationales », soit les provinces et territoires, les municipalités et les administrations autochtones, dont les finances ne sont pas jugées viables à long terme, notamment à cause des effets permanents de la crise actuelle, du vieillissement de la population et de la chute des prix du pétrole dans les provinces de l’Ouest.

Pour le Québec, l’analyse conclut que nos finances sont « viables » à long terme, à tel point que la province pourrait accroître ses dépenses ou réduire les impôts dans une proportion équivalente à 1,2 % du PIB, soit quelque 6 milliards de dollars par année, sans alourdir le ratio dette/PIB.

Curieusement, si cette évaluation semble surprenante à première vue, c’est qu’elle repose sur des hypothèses qui n’ont rien de bien réjouissant. À titre d’exemple, le modèle du DPB prévoit une croissance économique et démographique à long terme moins forte au Québec que la moyenne canadienne, de sorte que nous aurions droit à long terme à plus de transferts du fédéral que la moyenne canadienne en proportion de notre PIB.

De plus, les calculs de l’avenir sont effectués sur la base des dépenses de programmes des années de prépandémie, période pendant laquelle le Québec a comprimé ses dépenses davantage qu’ailleurs tout en surperformant sur le plan économique. Résultat : d’importants surplus accumulés dans la réserve de stabilisation et 22 milliards de dollars au Fonds des générations pour réduire une dette toujours équivalente à 39 % du PIB, comparativement à 30 % pour la moyenne des dix provinces. Projeter sur le long terme, cela permet de dégager une marge de manœuvre sur papier, mais est-ce réaliste ?

  

Soyons sérieux : nous n’avons à peu près pas de marge de manœuvre, si ce n’est celle que notre performance économique libérera dans le futur. Certains proposent de cesser immédiatement d’accumuler des milliards au Fonds des générations et de les consacrer au financement des programmes. Serait-ce équitable pour les générations futures d’utiliser ces milliards pour financer les services actuels alors que notre dette est toujours plus élevée que celle de nos voisins ?

Avec une dette nette équivalente à la moyenne des dix provinces, Québec aurait économisé 2 des 8,7 milliards de dollars d’intérêts payés l’an dernier, une somme considérable. On pourrait faire de cette moyenne canadienne la nouvelle cible au-delà de laquelle on se contente de payer les intérêts, pourquoi pas, mais n’oublions pas que le Québec ne possède pas de banque centrale en mesure de lui fournir le crédit nécessaire à des taux imbattables.

On se réjouirait si la bonne performance de l’économie québécoise de la fin de la décennie 2010 était de retour dans l’après-pandémie. Pour le moment, le PIB par habitant du Québec présente toujours un écart négatif de près de 20 % par rapport à la moyenne canadienne, lequel se traduit par un niveau de vie moins élevé et une capacité moins grande à s’offrir les services publics essentiels malgré des besoins qui ne cessent de croître. Mais pour cela, il faudra corriger bien des failles, comme notre retard chronique au chapitre de la recherche, de l’innovation et de la productivité. De même pour l’immigration, dont on ne pourra pas se passer : à nous de trouver la recette d’une intégration réussie.

2 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 12 novembre 2020 01 h 09

    Soyons sérieux!

    Quand un éditorialiste se permet de dire au directeur parlementaire du budget (dpb) d'être sérieux, on s'attend à un argumentaire béton, alors qu'il ne fait ici que répéter des clichés sur la pauvreté relative du Québec et le fardeau remis aux prochaines générations. Pourtant, ce verdict de viabilité de la structure des finances du Québec se répète depuis plusieurs années dans les études du dpb, peu importe son identitité. On s'étonne alors que l'éditorialiste s'en étonne tout d'un coup.

  • Bernard Plante - Abonné 12 novembre 2020 08 h 12

    Bienvenue au Canada

    M. Sansfaçon écrit: "Mais pour cela, il faudra corriger bien des failles, comme notre retard chronique au chapitre de la recherche, de l’innovation et de la productivité."

    Même si nous corrigions ces failles il demeure que nous sommes au Canada...

    Cela signifie que même si nous réussissons à developer de nouvelles filières prometteuses elles risquent d'être transférées ailleurs au Canada pour que d'autres provinces (en général l'Ontario) en retirent les bénéfices à long terme.

    C'est exactement ce qui est arrivé avec la filière biomédicale sous le règne de Jean Chrétien. Le résultat de ce transfert est que c'est l'Ontario qui a hérité d'une filière payante et innovante. Et qui fait qu'aujourd'hui, en situation de pandémie, le Québec est dépendant et serait incapable de s'autosuffire pour produire des vaccins.

    La pauvreté du Québec est entretenue. Dès que nous innovons, les fédéralistes s'empressent de nous couper l'herbe sous le pied pour mieux nous dire que nous sommes une province pauvre qui ne pourrait survivre sans le Canada. Bienvenue au pays du mauvais film à répétition.

    Prochain scénario probable dans les prochaines années? Le transfert de la filière de l'intelligence artificielle où Montréal fait actuellement office de leader mondial. À suivre.