Lueur d’espoir dans le brouillard

En annonçant lundi aux aurores qu’elles s’apprêtaient à présenter un vaccin « efficace à 90 % » pour combattre le coronavirus, la pharmaceutique américaine Pfizer et sa partenaire allemande BioNTech ont insufflé une bouffée d’espoir qui a traversé la planète tout entière, une planète éplorée qui en est maintenant à regretter 1,2 million de victimes emportées par la COVID-19. S’il faut bien sûr se réjouir de toute avancée menant à l’homologation d’un vaccin anti-COVID, la prudence et le réalisme sont de mise autour de cette nouvelle qui ne présente pas encore toutes les caractéristiques d’une victoire scientifique.

D’abord, les contours de la nouvelle : un communiqué diffusé par les sociétés avance que le vaccin en est au tout dernier stade de la phase 3 des essais cliniques, le dernier pas avant la demande d’homologation. Les entreprises estiment que le vaccin candidat (le BNT162b2) montrerait une efficacité de 90 % dans les groupes testés, ce qui en soi est énorme. Les patients ont été protégés sept jours après avoir reçu une seconde dose, et 28 jours après une première.

La promesse d’un tout premier vaccin a littéralement enflammé les marchés boursiers du monde entier. À elle seule, l’action des laboratoires Pfizer a pris 11 % de galon après la diffusion de la nouvelle. Si certains observateurs ont noté que cette percée encourageante prenait d’abord les contours d’une nouvelle économique, c’est pour la simple et bonne raison qu’elle n’a pas encore franchi les stades de révision par les organismes réglementaires, les comités consultatifs ni non plus la communauté scientifique. La même nouvelle diffusée dans une prestigieuse revue scientifique ou dévoilée par la Food and Drug Administration (FDA) aurait gonflé l’euphorie : si ce vaccin utilisant une technologie basée sur un messager génétique est efficace à 90 %, tel qu’on nous le prédit, ce sera un exploit. Les vaccins combattant bon an mal an la grippe ne dépassent généralement pas 40 à 60 % d’efficacité. En outre, avoir réussi à produire un vaccin en huit mois à peine dépasse, et de loin, la chaîne habituelle de production d’une combinaison vaccinale, qui s’étire généralement sur des années. Il s’agira là aussi de toute une prouesse.

Il ne faut pas bouder son plaisir. Cette lumière au bout du tunnel — même si le tunnel s’étire en longueur — survient à un moment où l’explosion des cas partout dans le monde et la multiplication des deuxièmes phases de confinement plongent les citoyens dans une morosité encore plus lourde qu’au printemps. Le moindre signe d’espoir, même s’il n’a pas encore le sceau d’approbation des autorités désignées, fait office de baume dans cet accablement collectif — un président désigné démocrate, un vaccin contre la COVID-19, la cour aux bonnes nouvelles est ouverte !

Au Québec, où un premier défi de 28 jours s’est étiré sur un deuxième mois et s’allongera sans grand doute jusqu’à Noël, la perplexité s’ajoute au vague à l’âme : en dépit du fait qu’une chape de plomb étouffe tout épanchement social, les cas infectés continuent d’exploser et les régions en crise d’augmenter. Au Canada, 4000 nouveaux cas s’additionnent chaque jour, littéralement le double de ce qu’on enregistrait au printemps au plus haut de la fameuse courbe. Les États-Unis, où le président désigné, Joe Biden, s’attaquait dès lundi à une stratégie anti-COVID, comptent plus de 100 000 nouveaux cas d’infection quotidiens.

Pour toutes ces nations où les stratégies déployées par la Santé publique n’ont pas donné les résultats escomptés, la solution pour endiguer le virus prend en effet la forme d’un vaccin. Si le duo Pfizer et BioNTech estime pouvoir produire 50 millions de doses de vaccin dans le monde en 2020 et 1,3 milliard en 2021, il faudra compter sur d’autres sociétés pour élargir la capacité de vaccination sur la planète ; 10 autres essais cliniques de phase 3 sont en cours de par le monde.

À la prudence s’ajoutera ensuite le réalisme. Quand et si un vaccin est acheminé au Canada, il devra traverser une étape de validation au pays, avant de passer ensuite à une délicate mais cruciale opération de distribution suivant une séquence de priorités. Mais laquelle ? Travailleurs de la santé et personnes vulnérables ont déjà été ciblés par le Comité consultatif national de l’immunisation, qui a formulé ses recommandations nationales la semaine dernière, mais chaque province devra adapter ces grandes lignes fédérales en fonction de sa réalité propre. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres, et le confinement, le masque à trois couches et la bulle de deux mètres ne disparaîtront pas de sitôt. Mais une lueur perce enfin le brouillard.

11 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 10 novembre 2020 01 h 10

    40 à 60 % d’efficacité?

    «Les vaccins combattant bon an mal an la grippe ne dépassent généralement pas 40 à 60 % d’efficacité.»

    Si je ne m'abuse, ce taux n'est pas plus élevé car il circule toujours des virus d'influenza (de grippe) qui sont différents de ceux pour lesquels le vaccin est conçu. Contre les souches pour lesquelles il est conçu, il est bien plus efficace que cela. J'aimerais bien qu'une personne qui connaît bien ce domaine nous explique ces nuances.

  • Claude Bariteau - Abonné 10 novembre 2020 06 h 31

    Ce type de vaccin, selon le Dr Fauci, directeur de l'Institut national des allergies et maladies infectieuses du Ministère américain de la Santé, interviewé sur CNN hier après-midi, diffère des vaccins antérieurs, d'où la période plus courte pour sa confection et sa validation.

    Pour ce spécialiste, si tout se déroule selon le protocole prévu et les validations des organismes publiques, les injections pourraient débuter vers la mi-décembre et se poursuivre en 2021.

    Demeurent à multiplier sa production, ce qui lui parut moins complexe que pour d’autres vaccins, à préciser les populations ciblées en priorité dans chaque État et un programme d'inoculation appropriée qui maintient les mesures de protection en place.

    C’est probablement ce qui explique les investissements associés à l’espoir de pouvoir endiguer cette pandémie. Cela dit, d'autres recherches s'annoncent productrices de vaccins en 2021.

  • Raymond Labelle - Abonné 10 novembre 2020 06 h 44

    Difficulté technique: le transport et l'entreposage: doit être à -65 degrés Celsius.

    Mme Lamarre (pharmacienne), à l'émission de Mario Dumont, indiquait que l'entreposage du vaccin de Pfizer, et donc pendant son transport aussi, doit se faire à une température de moins 65 degrés Celsius. Ce qui bien sûr pose des problèmes de logistique dans la distribution.

    On dit Pfizer, mais ce sont trois compagnies qui ont mis au point ce vaccin, Pfizer (étasunienne), une allemande et une chinoise. On pourrait croire que ces pays auront une certaine priorité dans la distribution.

    D'autres vaccins sont en cours, on attend les développements.

    Donc, une bonne nouvelle, mais...

    • Dominique Boucher - Abonné 11 novembre 2020 08 h 57

      En effet:

      A. «La plupart des vaccins financés par l'État actuellement disponibles au Canada doivent être conservés entre 2 ° C et 8 ° C pour conserver leur efficacité. [...] Selon les données de l'Ontario, jusqu'à 20% des cabinets de médecins ou des établissements de soins de santé ne satisfont pas aux exigences nécessaires en matière d'entreposage et de manipulation des vaccins.» (CMAJ — Canadian Medical Association Journal: Preventing cold chain failure: vaccine storage and handling)

      +

      B. «Les obstacles à la fabrication sont une chose, mais la distribution en est une autre. Le candidat vaccin de Pfizer doit être conservé à des températures extrêmement froides, de -80 degrés Celsius.» (NYT)

      = un joyeux casse-tête...

      20% des cliniques en Ontario — une des régions les plus développées et riches au monde — qui ne respectent pas une chaîne du froid de seulement +2 ° C à +8 ° C et il faudra maintenir une chaîne du froid à -80 ° C pour ce nouveau vaccin? Bonnes chance aux pays moins développés...

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • Dominique Boucher - Abonné 10 novembre 2020 06 h 58

    On verra...

    Prédiction: Pfizer/BioNTech ont recherché un effet dʼannonce et ce vaccin sera un pétard mouillé. 90% dʼefficacité en huit mois de recherche et développement pour le premier vaccin de son espèce (mRNA) alors que les vaccins traditionnels (constitués de petites doses ou de parties inactivées du virus) de la grippe ne le sont que de 40% à 50%*? Mmmmm... Jʼécoutais il y a quelques mois à une émission sur les ondes de France Culture une cherceuse dans ce domaine qui disait craindre que le vaccin quʼon nous vantarerais à grands coups dʼannonces, sʼil fonctionne, ne sʼavêre en fait efficace quʼà 10% ou 15%, mais que la propagande aura été tellement bien faite, les espoirs créés au sein de la population si grands, que les personnes qui oseront en critiquer lʼefficacité seraient prises pour des esprits cragrin et que ces critiques ne seront de toute façon quʼun petit bruit de fond derrière lʼallégresse médiatisée générale. On verra...

    * Contre la souche de la grippe en 2018–2019, cʼest 47% ; 50% contre la souche B/Victoria et 37% contre la souche A(H1N1)pdm09 en 2019-2020 (chiffres du CDC états-unien)

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Raymond Labelle - Abonné 10 novembre 2020 20 h 11

      Hmm... Je ne crois pas que les laboratoires auraient osé faire de fausses représentations à ce point. L'efficacité supérieure serait justement attribuable au fait qu'il s'agit d'une technologie différente de celle des vaccins utilisés jusqu'à date, technologie qui permet de garder l'efficacité malgré la nécessité de vaccinations qui pourraient être fréquentes par contre, par saison ou par année, on n'en est pas certain.

      Il ne vaut pas la peine d'organiser la distribution de vaccins dont l'efficacité serait inférieure à 50% (et de payer pour ceux-ci) - des vaccins efficaces à 10%-15%, honnêtement, je ne crois pas que les gouvernements achèteraient ça et organiseraient des campagnes de vaccination avec ceux-ci.

      Détails: CNN https://www.cnn.com/2020/11/09/health/pfizer-covid-19-vaccine-effective/index.html

  • Patrick Dolmaire - Abonné 10 novembre 2020 08 h 16

    Type de vaccin

    Ce vaccin serait de type ARN, donc expérimental ... efficace à 90% pour le covid et à combien pour le reste à court, moyen et long terme? En attendant, seul l'effet d'annonce est très efficace sur les places boursières.

    • Raymond Labelle - Abonné 10 novembre 2020 20 h 04

      En effet, ils ont bel et bien annoncé une efficacité à 90% d'efficacité, le temps de l'efficacité, tout en reconnaissant ne pas savoir s'il fallait une vaccination annuelles ou saisonnière.

    • Dominique Boucher - Abonné 11 novembre 2020 08 h 04

      Beaucoup dʼinconnus. Pas testé sur les enfants, les femmes enceintes, les gens très âgés, les gens immunosupprimés (les règles éthiques ne le permettent pas et ça se comprend), incertitudes quant à son efficacité sur les transmissions asymptotiques, son efficacité á long terme, etc.

      «[...] it wouldn’t be surprising if elderly people didn’t respond as effectively as younger people to this vaccine, but that is something that we need to see the data on.» (Prof Beate Kampmann, London School of Hygiene & Tropical Medicine.) En effet, puisque les mesures mises en place («confinement», éloignement physique, masques, fermeture de commerces et services) vise beaucoup à protéger les vieux (même sʼils bénéficieraient de la protection donnée aux plus jeunes par le vaccin, particulièrement sʼil est efficace contre la transmission asymptotique)...

      Pour lʼinstant, sans voir les données, pas grand chose à en dire. On attend avec impatience les évaluations dʼorganismes gouvernementaux/indépendants.

      Jean-Marc Gélineau, Montréal