L’avenir commence maintenant

Il est trop tôt pour porter un jugement éclairé sur la compétence de la nouvelle ministre fédérale des Finances, Mme Chrystia Freeland, mais il faut lui reconnaître sa capacité à bien expliquer les motifs à la base des décisions de son important ministère.

Dans un discours prononcé la semaine dernière devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Mme Freeland a rappelé qu’Ottawa continuerait à dépenser ce qu’il faut pour soutenir les individus et les entreprises frappés par la crise, au risque d’ajouter des milliards à la dette fédérale.

Appuyant son argumentation sur les analyses du Fonds monétaire international, la ministre conclut « qu’il est plus dangereux et qu’il pourrait être plus coûteux d’en faire trop peu que d’en faire trop ».

À ceux qui craignent qu’une telle accumulation de dettes soit aussitôt suivie de plusieurs années d’austérité douloureuse, Mme Freeland répond que la crise actuelle est bien différente de celles du passé : d’abord parce qu’elle n’est pas due à des défaillances du système financier, puis parce que les taux d’intérêt sont bas et le resteront longtemps. Ainsi, alors que les intérêts sur la dette fédérale équivalaient à 6 % du PIB en 1995, ils n’atteignent même pas 1 % du PIB cette année.

  

Il n’y a que du vrai dans cette analyse du temps présent. Mais pour l’avenir, allez savoir ! Si un ou plusieurs vaccins efficaces sont mis sur le marché d’ici quelques mois, on peut déjà prédire un retour à la normale dans la plupart des secteurs. Quant à fournir une définition précise de ce qu’on entendra par « normal » dans un an ou deux, c’est une autre histoire. Quelle proportion des employés retournera au bureau ? Quelle sera la fréquentation des transports collectifs ? Et celle des théâtres ? Qu’adviendra-t-il du secteur aéronautique ?

Même raisonnement pour ce qui est des finances publiques où le facteur temps prend toute son importance : c’est une chose d’attendre des gouvernements qu’ils suppléent aux ratés de l’économie pendant six à douze autres mois, c’en serait une autre si la crise dure plus longtemps.

  

Dans son allocution, Mme Freeland présente les interventions du gouvernement fédéral en deux temps : d’abord le soutien d’urgence, ensuite le plan de relance constitué d’« investissements ciblés et soigneusement réfléchis à grande échelle ». Et ce n’est qu’après cela qu’un gouvernement libéral se donnera des « cibles budgétaires » et « des garde-fous » que la ministre des Finances identifie à « la méthode canadienne d’avant la pandémie ». Quand précisément, Dieu seul le sait.

Et en passant, de quelle « méthode canadienne » est-il ici question ? Celle du tandem Chrétien-Martin marquée du sceau des compressions à l’assurance-emploi, de Stephen Harper et le plafonnement des transferts aux provinces, ou celle de Justin Trudeau pour qui aucun plan de retour à l’équilibre budgétaire n’était nécessaire malgré une ère de prospérité ?

Le gouvernement Trudeau n’a pas présenté de budget en bonne et due forme depuis l’hiver 2019, et tout indique que l’attente durera au moins jusqu’en février ou mars 2021… si des élections ne sont pas déclenchées entretemps.

Heureusement, nous aurons droit à une mise à jour d’ici quelques semaines. Mais pour ce qui est du fameux plan établissant « les fondements d’une économie verte, innovatrice et juste qui assure des bons emplois », pour reprendre les qualificatifs ronflants utilisés par la ministre, ce plan « pour une relance durable, robuste et équitable », quand y aurons-nous droit ?

Jusqu’à ce jour, le gouvernement de Justin Trudeau a réagi beaucoup mieux et plus rapidement à la crise de la COVID-19 que Stephen Harper à la récession de 2008-2009. Après huit mois de crise, les données sur la croissance et l’emploi nous montrent que le Canada fait partie des pays qui s’en tirent le mieux au plan économique.

Cela dit, la bataille est loin d’être gagnée. Si les mesures d’urgence ont bien joué leur rôle de maintien du pouvoir d’achat de millions de ménages, certaines catégories de travailleurs et de travailleuses du bas de l’échelle dans les secteurs touchés par le confinement font face à une détresse persistante. Ces gens ont besoin de plus que l’aide des banques alimentaires.

Quant à l’avenir, s’il est encore trop tôt pour savoir de quoi il sera fait, c’est aujourd’hui qu’il commence. Il est plus que temps qu’on nous dise, à Ottawa, ce qu’on entend concrètement par « fondements d’une économie verte, innovatrice et juste ». Si Mme Freeland excelle en pédagogie, il lui reste à faire la preuve qu’elle sait faire mieux que son chef le moment venu de passer du théâtre à la réalité.

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